Dernières chroniques, les n°19 et 20

 

 

CHRONIQUE N°19 : Concentration

 

La musique dans la temporalité de son exécution est (comme la danse chorégraphiée) avant tout une affaire de concentration.

D’une part la concentration du musicien : pour un musicien qui joue, du moins un musicien qui joue « en face », il n’y a rien d’autre que ce qui est en train de se passer, plus d’ailleurs, plus d’extériorité, pas de représentation du fait d’être en train de jouer, rien que le fait d’être en train de jouer, tout au plus un certain contrôle de l’image que l’on peut donner au spectateur / auditeur. Cette concentration rend réceptif (avec une acuité qui peut se comparer de ce point de vue à celle que mobilisent certains sports de compétition) à une constellation de micro-événements appelant une réaction immédiate. Elle densifie toute une série d’activités simultanées (écouter ce qui se passe, regarder le chef, regarder sa partition sans perdre de vue la tonalité dans laquelle on se trouve, recadrer les décalages, contrôler les doigts, la respiration, l’embouchure, l’intonation, jouer en phase avec les autres, anticiper juste ce qu’il faut, se remémorer les indications travaillées en répétition…). A tel point que s’opère une fermeture à toute autre perception, une sorte d’anesthésie des sensations habituelles. C’est également une concentration dans le rapport à l’émotion. Il faut accepter, ressentir cette émotion et en jouir, mais sans se laisser submerger au point de risquer de perdre la maîtrise (plus on décolle, plus une chute peut être brutale). Et surtout, discipline difficile à acquérir, se garder de tout commentaire sur ce que l’on fait et ce qui se fait. Quand on parle on peut toujours avoir dans la tête un petit commentaire (plus ou moins parasite) de ce que l’on est en train de dire, on peut le

réintroduire ensuite dans le discours, mais cela n’est pas possible quand on joue de la musique dans un concert.

D’autre part et parallèlement, s’opère une concentration des événements dans l’instant présent, dans le réel tel qu’il arrive (c’est l’une des leçons des stoïciens que le réel ne s’appréhende qu’au seul présent). Selon l’imparable définition de Lacan, le réel est ce qui nous échappe et à quoi l’on n’échappe pas. Or le propre de la musique en train de se jouer est que grâce à elle, le réel ne nous échappe pas complètement : la musique lui donne, dans sa temporalité même, une consistance, une substance, une densité, lui assigne des fluctuations contrôlées. La musique est à la fois une prise sur et dans ou par le réel. Prise sur le réel parce que la musique lui confère une couleur, évanescente mais, pourrait-on dire « bien réelle », le domestique, le module. Prise aussi dans ou par le réel, parce que la musique est indexée au présent de son déroulement linéaire, absorbée dans son flux, dans le courant du fleuve d’Héraclite. Prise dans le réel signifie que la musique est une synchronisation, et aussi que ce que l’on joue est sans retour, sans aucun rattrapage possible.

Certes au cours d’une répétition, on peut reprendre indéfiniment le même passage comme le fait entendre le terme de répétition, mais une répétition n’est jamais à l’identique, c’est un perpétuel renouvellement (Héraclite). Il est vrai aussi qu’avec un enregistrement, on peut réécouter le même passage autant de fois qu’on le souhaite, chaque écoute demeurant toutefois singulière, mais il ne s’agit plus de musique vivante. Un enregistrement est une capture, rend la musique captive, tue le réel et la vie dont il vise à assurer la conservation. Enfin, dans une œuvre improvisée, on peut toujours réintégrer ce que l’on vient de faire dans un développement redéployant habilement ce qu’il y avait d’inattendu, voire de défectueux.

Mais s’agissant de l’exécution en direct d’une œuvre écrite, ce que Clément Rosset appelle la cruauté du réel trouve son exemple le plus frappant, le plus accablant dans la « fausse note » au sens large. C’est, comme tout accident grave, l’exemple parfait de l’irrattrapable du réel et de sa cruauté, ce dont il faut, dans l’instant, se garder de dire : c’est pas vrai !

 

CHRONIQUE N°20 : L’éternité

 

Il est assez courant de dire d’un moment d’extase, et notamment d’extase musicale qu’il fait accéder à l’éternité. Cela est profondément vrai, mais beaucoup moins facile à expliquer ni même trivial qu’il ne paraît.

Tout d’abord parce qu’il s’agirait de comprendre à quoi au juste « éternité » donne un nom. Ensuite, parce que la dimension temporelle de la musique rend paradoxal qu’elle puisse donner accès à l’éternité dont le propre est précisément d’échapper au temps. L’éternité dont il s’agit ne se définit évidemment pas par sa durée infinie, mais par la concentration d’une durée en un seul point d’une infinie densité (le moment où se joue la musique qui est en train de se jouer). On trouve dans la pensée grecque, déjà, l’idée que l'éternité, c'est l'instant. Ce n’est pas du tout l’histoire absurde du « temps qui suspend son vol ». Pour une raison simple (qui est la clé du paradoxe de Zénon) qu’un vol ne peut pas davantage être suspendu qu’un mouvement ne peut être décomposé sans perdre aussitôt sa nature même de vol ou de mouvement.

L’éternité en musique, c’est le réel investi d’une totale saturation de tous les sens, où plus rien d’autre, absolument plus rien n’existe que cette couleur qui est en train de prendre corps et vie : « on n’en peut plus », tellement c’est dense. Avec le risque

justement que « n’en plus pouvoir » paralyse, empêche de jouer, fasse dérailler, empêche d’être à la hauteur du bonheur que cela procure. Il faut être techniquement, mais aussi émotionnellement solide pour supporter l’éternité ! Et l’une des propriétés de l’éternité telle qu’il arrive parfois de l’expérimenter est qu’elle est épuisante.

Evoquant le terme d’éternité, il est difficile de ne pas songer à Spinoza, et à sa très mystérieuse « connaissance du troisième genre » et ce qu’en synthétise la fameuse formulation : « je sais et j’expérimente que je suis éternel ». Il s'agit d'une perception mais cette perception est intuitive, c'est un acte qui atteint directement la réalité, et qui s'accompagne d'une certitude absolue, de telle manière qu'il ne faut rien d'autre, qu’aucun discours n’est nécessaire pour atteindre cette certitude. Intuition signifie « d'un coup d'œil » : on peut dire que ce mode de connaissance est perception directe et immédiate par un coup d'œil. Autant dire qu'une telle connaissance est pleine, véritable puisque c'est par sa seule essence que la chose est perçue, en elle-même. L'intuition se suffit à elle-même car elle donne d'un coup d'œil sur une essence tout ce qu'on peut en savoir. Ce qui accompagne toute compréhension c'est la joie, mais celui qui accède à la connaissance du troisième genre éprouve la suprême joie. Il m’arrive en jouant d’éprouver la « suprême joie », je ne fais qu’un avec ce qui se passe, ce qui est déjà beaucoup.

Tout ce détour pour comprendre enfin, retour à notre quête, que la connaissance du troisième genre est une couleur.