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interview d'Eric, violon

Interview d’Eric, VIOLON, réalisée à Strasbourg le 2 août par Hélène Bouchard

Photo eric

I. Formation musicale.


HELENE- Eric, le violon n’est pas ton premier instrument ?


ERIC- En effet… J'ai été hébergé  entre 5 et 10 ans par ma grand-mère, violoniste professionnelle, car mes parents résidaient alors en Afrique équatoriale. Elle m'a fait apprendre le piano de sorte que je n'ai commencé l'apprentissage du violon que très tardivement,  à 11ans à l'école César Franck, excellente école de musique issue d'une scission avec la Scola Cantorum. Regis Pasquier y enseignait le violon au niveau supérieur. J'y étais un élève de Genevieve Carré, également professeur de  Maylis Irigoyen, qui a été première violon de l'orchestre ainsi que de Marie de Lambilly.

J'ai eu la chance quand j'avais 14-15 ans d'être invité  à  participer aux soirées que G. Carré organisait chez elle pour jouer de la musique baroque (concertos brandebourgeois de Bach, concertos grossos de Hayndel...) ce qui m'a sauvé d'un abandon précoce du violon car l'enseignement académique de l'école César Franck ne me convenait pas. 


II. L’Orchestre de Jussieu des origines à nos jours


HELENE- Alors que tu as  20 ans, tu participes à la première répétition de l’orchestre de Jussieu en novembre 1972 ?

 

ERIC- En effet, je suis le dernier membre de l’orchestre actuel à avoir eu ce privilège. Lorsque J. Tournon a fondé l'orchestre de Jussieu en 1972, G. Carré, trop âgée, ne pouvait plus organiser ses soirées musicales, et nous sommes allés  Maylis, Marie, moi-même et quelques autres fonder cet orchestre. J’y suis resté jusqu’en 1976, année de mon service militaire. Puis mes activités professionnelles m’ayant trop accaparé, je n'ai vraiment  repris l'orchestre que dans les années 90, avec le chef Vinogradof pour ne plus le quitter depuis.

HELENE- Que peux-tu dire de l’orchestre à ses débuts ?


ERIC- Le chef d’orchestre, Daniel Martin,  était un violoniste de l’opéra de Paris. Quand on donnait un concert, il faisait appel à ses collègues de l’opéra comme chefs d’attaque, si bien que les concerts étaient de qualité, ça sonnait bien…

HELENE- Evidemment !... et quelle était l’ambiance de l’orchestre à cette époque ?


ERIC- On était une quarantaine, la plupart étudiants, et un peu comme maintenant, où l’on retrouve cette ambiance, c’était très sympa, très convivial, avec un pot après les répétitions, c’était très dynamique…puis ce premier chef nous a quitté à la suite d'un concert en plein air dans l’amphithéâtre qui existait à cette époque à  Jussieu : on jouait notamment water music de Haendel et ce fut une vraie catastrophe !! On avait normalement 10 numéros à jouer sur les 20, mais le chef est passé pratiquement  du deuxième au dernier…il faut dire qu'on n'avait pas travaillé suffisamment pour le jouer correctement.

Puis le chef suivant, Frédéric de  La Granville a essayé de donner un peu de sérieux à l’ensemble. Grâce a ses qualités de musicologue,  on a découvert un répertoire peu connu comme la 10ème symphonie de Spohr qu'on a joué en première mondiale en Allemagne pour l'anniversaire des dix ans de l'orchestre.

Mais la vraie performance de cette institution, c’est d’avoir duré plus de 40 ans ! Selon moi, cette longévité est largement due  aux personnalités de l'orchestre enseignant  à l’université de Jussieu comme  Jean Tournon Maylis ou Sophie…on ne les remerciera jamais assez de leur ténacité.

HELENE-Quel chef as-tu préféré ?


ERIC- Je ne fais pas trop de distinction, même si j'ai plus particulièrement  apprécié la direction d'A. de Vinogradof et de JF Bilger et que j'aime bien celle de notre chef actuel Medhi Lougraïda. Ils sont chacun différents dans leur relation à l'orchestre. Vinogradof entendait tout –il était percussionniste de formation -,  mais restait très bienveillant. 

Les professionnels voient bien nos difficultés d’amateurs, mais ils font avec, et ils sont généralement très compréhensifs. Et puis, ils nous font confiance pour progresser. Au demeurant, je ne suis pas très bien placé pour juger compte tenu de mon faible niveau technique...

Vinogradof a certainement amélioré le niveau de l'orchestre mais peu avant de prendre sa retraite, il avait moins d'énergie comme celle qu'a su nous insuffler JF Bilger. En tous cas, j'ai senti chez tous les deux ce besoin de diriger, cette nécessité de "jouer de l'orchestre" comme certains d'entre nous ont besoin de pratiquer leur instrument.

HELENE-Quelle importance accordes-tu au travail personnel chez des amateurs ?


ERIC- Mon objectif principal, c’est de faire de la musique d’ensemble. Si mon niveau technique me permet de le réaliser, je ne recherche pas la performance. Quand j’ai repris l’orchestre après cette grande coupure, j’ai ressenti neanmoins le besoin de prendre des cours pour adultes au conservatoire du Xème. Mais il y a  un malentendu entre les amateurs et les professeurs sur les objectifs, ces derniers recherchent souvent une forme de perfection qui n'est  pas accessible à tous les élèves alors que de mon point de vue la pratique d'ensemble ne nécessite pas forcément un niveau exceptionnel. J’ai donc pris pendant quelques années  des cours qui m'ont apporté des méthodes pour améliorer ma technique, méthodes qui sont souvent d'un intérêt moyen en ce qu'elles atteignent vite un niveau de difficulté pas forcément utile pour la pratique d'orchestre.

Par exemple, en 2010, j'ai pris des cours avec une jeune violoniste sortant du conservatoire qui a voulu me faire reprendre la technique par le début pour améliorer plus particulièrement la justesse. Cela m’a démotivé. Maintenant je cherche à progresser par mes propres moyens. 

Ce que j'aime dans la pratique d’orchestre au delà du plaisir de la musique d'ensemble,  c’est de découvrir des œuvres de l’intérieur, ce qui me permet de mieux les apprécier, notamment au concert. 

On ressent aussi à chaque répétition une sorte de jouissance à  se retrouver avec les autres musiciens  dans l'exécution d'une oeuvre, c’est à chaque fois un petit miracle de réussir à faire vivre la musique à 50 ou 80, je ne demande pas plus. 

J'aurais bien aimé partager ce plaisir avec ma famille. C'est pourquoi j'ai été tres heureux quand l’une de mes filles, qui a étudié la flûte à bec, a été sollicitée par sa professeur pour participer à un quatuor amateur d'adultes dans lequel elle joue maintenant depuis plus de dix ans.

Evidemment, il peut se produire  un décalage entre ce qu’on fait et ce qu’attend le chef, qui résulte souvent de l'écart  entre le niveau amateur et le niveau professionnel.

Dans la pratique amateur, ce qu’on recherche en général, c’est le plaisir de jouer. Et donc dans le travail personnel, on se demande toujours : est-ce que l’investissement en vaut la peine ? Est-ce qu’on va pouvoir franchir un cap qui nous rapproche d'une "exécution professionnelle" ? 

 

HELENE- Et donc travailles-tu quand même un peu chez toi ? 


ERIC- Beaucoup plus depuis janvier quand je suis devenu  retraité. J'essaye de travailler au moins une demi-heure par jour, évidemment  les traits d’orchestre, mais aussi des études. Je « cultive mes défauts »…

III. Autres relations à la musique.


HELENE- Dans le cadre de tes emplois au ministère de la culture, tu as été directeur administratif et financier de l'opéra de Paris entre 1989 et 1990 au moment de la mise en place de l'opéra Bastille.  Ce poste t’a-t-il permis d’avoir accès à des concerts, d’aborder les artistes, ou d’avoir une vision un peu différente de la musique dans la mesure où tu étais chargé de l’aspect financier de cette institution ?


ERIC- C’était un poste difficile car l’opéra de Paris connaissait de grosses difficultés du fait du fait la montée en charge progressive de Bastille et du licenciement de Baremboim. J’étais absorbé par mon travail et je n'ai pas vraiment  pu m'investir sur la production et les spectacles d'alors. Ainsi je ne suis pas allé   au spectacle inaugural, Les troyens de Berlioz.

 Mais ce poste m'a permis de mieux comprendre les enjeux du secteur. Du point de vue financier, il faut savoir que les places d'opéra  sont très subventionnées, de l'ordre de 50% par les collectivités publiques à l'époque. Cela s'est un peu atténué grâce à l'augmentation du nombre de spectateurs et du parrainage. Mais c'est par nature un secteur déficitaire compte tenu notamment du coût du bâtiment, de l'orchestre et du ballet. Le public ne paye en général que les coûts directs (chanteurs, costumes, décors , mise en scène...). Paradoxalement, c'est un public privilégié qui profite de ce système, mais c'est la rançon d'une politique nationale en matière d'opéra. La France est un des pays qui subventionne le plus ce type de spectacle. Dans les pays anglo-saxons, le financement se fait plus par parrainage et ressources propres. Ce projet Bastille était donc très critiqué notamment par le ministère de la culture car il absorbait une grande partie de ses moyens. Une vingtaine d'années après, on peut dire que c'est plutôt une réussite.

HELENE- Ta grand-mère était une professionnelle du violon, est-ce que ça a eu une influence sur ta passion pour la musique de chambre ?

 

ERIC- Ma grand-mère qui est sorti du conservatoire national supérieur de Paris n'a pas fait carrière. Elle accompagnait des films dans les salles, à l’époque du cinéma muet. Elle a aussi fait beaucoup  de musique de chambre notamment avec Pierre Barbizet. Je lui en veut un peu car  elle n'a pas voulu m'enseigner son instrument lorsque j'étais chez elle mais j'ai hérité de son beau violon et de ses partitions. Donc peu d'influence lorsque j'étais jeune, certainement une filiation aujourd'hui.

 

HELENE-Quels sont tes goûts musicaux ?


ERIC-Je suis très éclectique, j'écoute de la musique du moyen âge à la musique contemporaine avec une petite prédilection pour Schubert. Mais j'aime aussi la bonne musique de variétés, le jazz, les comédies musicales...

Mes goûts évoluent. Au spectacle, je peux aimer une œuvre que je n’ai pas appréciée à la radio. Dans ma jeunesse,  je n’aimais pas la musique lyrique, puis après mon expérience professionnelle à l'opéra ,  j’ai pris un abonnement et je suis devenu un amateur averti. Je ne suis pas particulierement mélomane, mais je sors beaucoup, et j'essaye d'aller écouter  un concert au moins une fois par mois. 


IV. Musique et beaux-arts

Bartolomeo cavarozzi nature morte avec un violoniste 1620


HELENE- Je te propose de regarder avec moi ce tableau de Bartolomeo Cavarozzi, Nature morte avec un violoniste, 1620. On y voit, en position centrale et de buste un jeune homme qui regarde le spectateur droit dans les yeux, sa partition est tournée vers nous et non vers lui, et il tient son violon de façon à nous le montrer, et d’une façon assez inhabituelle. Il semble immobile, comme s’il avait pris une pose, et il se situe derrière une table chargée d’une profusion de fruits. Pour toi, la musique est plutôt mouvante, ou est-elle empreinte d’une certaine immobilité ?


ERIC- J’ai essayé de "vendre" la musique classique à des gens qui trouvent ce genre barbant en leur faisant écouter un allegro de Bach qui est particulièrement joyeux. A l’époque du tableau, cette musique accompagnait souvent de la danse. Moi je fais mon jogging en écoutant de la musique. Ce jeune violoniste paraît figé mais il est peut-être en train de jouer une forme de square dance à la façon des musiciens de l'ouest américain comme on en voit dans les westerns.

HELENE-Tout semble tourné vers le public dans ce tableau. Selon toi, fait-on de la musique pour soi ou pour les autres ? 


ERIC- En ce qui me concerne, lorsque je participe à un concert, je cherche à faire partager et je suis content quand mes amis viennent écouter l'orchestre car je sais qu'ils seront indulgents. En revanche, je ne pratique pas la musique pour le public car je suis assez conscient de mon niveau. Je joue pour moi de façon assez égoïste. Je suppose qu'il en va différemment pour les musiciens de bon niveau. 


HELENE-Ce musicien est entouré de fruits. La musique est-elle une nourriture pour toi ?


ERIC- Pas du tout. J’ai besoin de la musique, comme quelque chose  qui m’accompagne plus que comme une nourriture. Je ne cherche pas la perfection ni à faire de la bonne musique. Mais je suis content d’avoir une sensation de plaisir grâce à la musique. Ce n’est pas métaphysique. Je ne l'intellectualise pas.


HELENE-Ce musicien semble un peu taciturne, il ne respire pas la joie. La musique est-elle associée pour toi à un sentiment ?


ERIC- Non, je n’associe pas la musique avec un sentiment particulier. C’est un mode d’expression, joyeux, triste, dramatique. On doit tout prendre au premier degré. Mais c’est lié au plaisir, c’est assez sensible. D'ailleurs, j’aime bien  la musique romantique pour son caractère expressif. 

HELENE- Le musicien est séparé de son public par la ligne de la table, qui peut symboliser la démarcation qu’institue la scène entre les artistes et le public. Cette distanciation est-elle nécessaire selon toi pour que la musique ait un espace propre ?


ERIC- Non, la distanciation est contre-productive. Au départ, la musique, c’est de la danse. L’idéal, c’est des « bœufs » auxquels chacun participe. On devrait jouer dans les rues mais on n’ose pas car on a peur de ne pas avoir le niveau. L’éducation nationale est pour beaucoup dans cette inhibition, et, d’une manière générale, l’idéal élitiste, il faut être bon, avoir des résultats, donner le meilleur de soi-même, l’éducation nationale est une institution où l’on doit respecter des rites. Si t’es pas au niveau, c’est mal. En fait, il faut se lâcher. Mais moi, je reconnais que j’en suis incapable…

 

Commentaires (2)

Jacques Koval
  • 1. Jacques Koval | 13/07/2020
Bonjour,
Je suis un ancien élève de Geneviève Carré. Nous ne sommes pas rencontrés, je ne crois pas du moins. je suis né en 46. Vous êtes sans doute nettement plus jeune.
Marie de Lambilly, César Franck, la Schola, le 23 rue Bertrand....Bruno Monsaingeon avec qui j'ai joué le concerto de Bach en ré, mais surtout Malys Dissez que j'ai perdu de vue trop vite et dont je me demande si elle ne serait pas Maïlys Irigoyen....Je sais que son frère Pierre est avocat à Pau, lui aussi élève de Geneviève Carré.
Je lance ce message comme une bouteille à la mer.
Amicalement
Jacques Koval
Maylis Irigoyen
  • 2. Maylis Irigoyen | 20/01/2018
Merci Eric et Hélène pour cet entretien. Eric, tu évoques tant de souvenirs que nous avons en commun, Geneviève Carré, l'Ecole César Franck, Jean Pasquier (qui fut aussi mon professeur), les débuts de l'Orchestre de Jussieu, c'est un vrai plaisir de t'"entendre".

Un grand merci, et à jeudi prochain, car je viendrai écouter l'Orchestre dans Debussy et Poulenc.

Amitiés

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Date de dernière mise à jour : 08/01/2018