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Interview d'Hélène, contrebasse

Interview d’Hélène réalisée à Strasbourg le 3 août 2017 par Jean-Jacques

 

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JEAN-JACQUES- Peux-tu nous dire quelques mots (ou plus) de l’itinéraire qui t’a conduit à embrasser la contrebasse (car c’est bien un instrument qu’on embrasse, non ?) et à venir en jouer à l’OSiUP ?

 

HELENE- Mon père était chef de chœur (amateur), toute ma famille chantait –je suis la 6ème d’une fratrie de 7-, et j’ai donc été touchée très tôt par la beauté des accords, ceux-ci me faisaient l’effet de personnages  magiques surgis mystérieusement de notre réunion de voix. Au collège, j’ai découvert la flûte à bec et, dans le même temps le solfège. J’ai eu le même plaisir à apprendre le solfège que j’en avais eu à apprendre à lire : c’était tout à fait drôle de penser qu’une marque sur une ligne correspondait à un son bien réel sur ma flûte…magie des correspondances…. Au lycée, j’ai appris la guitare, avec de nouveau ce plaisir des accords…J’écrivais des chansons, à une ou plusieurs voix, je mettais en musique des poèmes de Baudelaire ou Prévert, mais surtout je reprenais le vaste répertoire des chansonniers des années 50-70 (Brassens, Brel, Ferrat…).  Puis j’ai tout arrêté en commençant mes études supérieures à Paris.

 

JEAN-JACQUES- Et à quelle occasion es-tu revenue à la musique ?

 

HELENE- ...d’une façon tout à fait étrange…J’étais depuis très jeune une très grosse fumeuse, mais un jour j’ai décidé d’arrêter, avec l’aide d’une méthode comportementaliste. L’arrêt intervenait à l’issue de six semaines à raison d’une réunion hebdomadaire  du groupe…Or, l’animateur, Patrice Ellequain, nous avait, entre autre, livré ce secret précieux qu’en renonçant à un plaisir, il fallait déplacer celui-ci vers un autre objet. « Avec l’argent que vous allez économiser en arrêtant de fumer, réalisez le rêve de votre vie. Quel est le rêve de votre vie ? ». Or, j’avais toujours rêvé de jouer de la contrebasse…pour la beauté de l’instrument, sa grandeur, la possibilité de jouer debout et de bouger, et, par-dessus tout, à cause de la beauté singulière des sons graves, poursuivis par moi en chœur dans le pupitre des basses, écoutés sans relâche sur un vieux disque de mes parents des chœurs de l’armée rouge, retrouvés avec bonheur chez Brassens et Nougaro.

 

JEAN-JACQUES-Tu te mets donc à la contrebasse à 29 ans ? Incroyable !...

 

HELENE- Oui, j’ai trouvé  une contrebasse en location-vente, et j’ai pris des cours pour adulte au conservatoire de Montreuil avec Michel Freshina, qui jouait entre autre à l’orchestre Lamoureux mais qui participait aussi comme professionnel à l’encadrement de l’orchestre amateur d’EDF, il m’a donc poussée à y entrer un an à peine après le premier cours… ! Il m’a tout appris du métier de musicienne d’orchestre : regarder le chef, compter les mesures, et surtout rattraper quand on n’a pas pu jouer le trait…. Ensuite j’ai déménagé pour la Bretagne en 2004, mais je me rendais à Paris une fois par mois pour prendre des cours avec Stéphane Logerot (de la célèbre famille de contrebassistes Logerot « père et fils »), qui joue au philarmonique de Radio France. Dans le même temps, j’ai intégré le groupe du violoncelliste Xavier Gagnepain, puis ensuite l’orchestre RSO (Rainbow Symphony Orchestra).

 

De retour définitif à Paris en 2010, j’ai  joué dans l’excellent groupe d’Eric Van Lauwe,  mais je désirais retrouver la puissance d’un orchestre symphonique, et j’ai pris contact avec l’OSIUP lors du stage d’été à Strasbourg en 2015.

 

JEAN-JACQUES- La contrebasse est un instrument très corporel, très spectaculaire. Peux-tu nous parler de la des sensations qu’elle procure ?

 

HELENE- Extérieurement, d’abord, c’est un instrument très esthétique, par sa  forme, et ses  magnifiques couleurs (variables d’un instrument à l’autre) ; c’est un instrument dont le volume s’approche un peu de celui d’un corps humain, et que l’on embrasse, en effet, en levant les coudes dans un mouvement enveloppant. C’est le seul instrument avec les percussions que l’on peut jouer debout. Cela donne une vision un peu surplombante sur l’orchestre, mais surtout, cela procure une certaine liberté de mouvement. Mais c’est très difficile de trouver  la bonne posture, trouver l’équilibre, ne pas toujours être sur le même pied, être décontracté pour avoir une meilleure  pression sur la corde...souvent je me bats avec mon instrument, alors que pour sortir le beau son, il faut au contraire se sentir en harmonie avec ce gros corps…tout est une question de position par rapport à lui…Enfin, la contrebasse est un instrument qui se vit dans le ventre  de l’instrumentiste. La contrebasse génère des vibrations, mais aussi transmet des vibrations provenant de l’orchestre qui sont ressenties dans tout le corps, mais surtout dans les tripes, avec un plaisir physique très particulier, très intense.

C’est un instrument qui s’épanouit aussi dans d’autres types de musique que la musique classique (jazz, métal, etc.). Dans la musique classique, on est trop accroché à la partition. Le support visuel fixe le corps, tue la décontraction, empêche de ressentir pleinement les événements sonores, et empêche l’écoute. C’est pourquoi j’aimerais beaucoup m’orienter vers  l’improvisation, et vers l’apprentissage de formes musicales qui libèrent de la partition. J’ai pour projet de faire du jazz, et d’intégrer de façon ponctuelle le groupe de métal de mon fils (il est batteur !), et d’écrire et de monter  une comédie musicale avec eux, à jouer en juin 2018.

 

JEAN-JACQUES- La contrebasse est sans doute l’instrument le plus spectaculaire de l’orchestre, de plus elle constitue pourrait-on dire la fondation de l’édifice harmonique, et avec les percussions elle joue un rôle majeur dans l’impulsion  rythmique. Et pourtant on a souvent l’impression que le pupitre des contrebasses est un peu relégué dans son coin, que les chefs semblent y accorder moins d’attention qu’à d’autres instruments, à leur faire moins de remarques. Comment expliques-tu ce paradoxe ?

 

HELENE- Certes, c’est peu de le dire… ! La contrebasse est plutôt un instrument exubérant, extraverti, les contrebassistes sont réputés bon vivants, grandes gueules, mais c’est plutôt visible dans d’autres domaines que la musique classique. Dans l’orchestre symphonique, alors même qu’une responsabilité majeure nous  incombe en effet dans la l’impulsion du rythme et la structure harmonique, on ne nous adresse pas souvent la parole...mais j’en déduis que c’est parce qu’on joue trop bien… ;)) il n’y a donc rien à dire… !

 

JEAN-JACQUES- Connaissant ta vaste érudition et ton intérêt passionné pour les grands philosophes mystiques comme Plotin, Thérèse d’Avila, Maître Eckart et par-dessus tout Pascal, j’aimerais que tu nous parles des liens que tu peux établir entre l’expérience mystique et l’expérience musicale.

 

HELENE- La musique en général, mais surtout jouer dans un orchestre donne une expérience concrète de la transcendance. On est pris dans un courant qui produit du beau et par lequel on se sent dépossédé de soi-même, ce qui est le propre de l’expérience mystique.  L’orchestre, c’est aussi l’expérience  d’une concentration ici et maintenant telle que plus rien d’autre n’existe à ce moment-là: c’est ça l’éternité, c’est ça « la terre promise » (pas besoin de faire la guerre pour l’avoir, elle est là !). Cela se ressent dans le corps, dans certaines manifestations physiologiques comme l’accélération cardiaque, et un changement de respiration. Et ce moment  mystique est une expérience de joie intense, de bonheur total. Mais ce n’est pas passif, car pour obtenir ces instants-là, il faut un investissement de tout le corps : pour faire un beau pizz, il faut une intention, et ce n’est pas le doigt ni le bras qui fait ce pizz, mais tout le corps.

 

JEAN-JACQUES- Y a-t-il dans l’orchestre en général et dans le nôtre en particulier quelque chose qui t’intéresse plus spécialement, qui te donne un plaisir particulier ?

 

HELENE- J’apprécie tout particulièrement la distribution variable des différents pupitres dans l’orchestre que Mehdi nous fait parfois expérimenter, notamment au cours du stage. Ces changements d’environnement permettent d’écouter autrement. J’aime beaucoup aussi l’expérience de faire jouer debout et de bouger. J’aimerais bien aussi que le chef fasse chanter les parties. Ce qui m’agace un peu, c’est le temps passé en répétition à régler les coups d’archets, ça devrait  se faire en amont.

Je voudrais aussi mentionner le plaisir que me donne  ce stage de découvrir les musiciens, grâce aux  moments conviviaux passés ensemble en dehors des répétitions, et  grâce aux interviews –j’en ai fait sept !- : Il y a dans cet orchestre un énorme potentiel humain, à cause de la richesse des différents parcours musicaux et intellectuels. Je souhaite que les échanges et  les occasions de rencontres se multiplient.

 

JEAN-JACQUES- Que t’inspire à brûle-pourpoint cette définition de la beauté que donne Fernando Pessoa : « La beauté est le nom de quelque chose qui n'existe pas
et que je donne aux choses en échange du plaisir qu'elles me donnent. »

 

HELENE- Jolie citation !...La beauté selon  moi n’est pas une chose, c’est un sentiment intérieur à l’homme, et provoqué par certaines choses, ou un certain agencement entre les choses ou les sons. Cependant, il faut remarquer que cette notion de beau évolue, se déplace avec le temps : ce qui écorchait les oreilles avant est très apprécié maintenant. De plus, ressentir le beau n’est pas une donnée naturelle, ça exige  un travail sur soi. Pour trouver le beau il faut être attentif, regarder autour de soi, faire attention. Pour ressentir le beau en soi, et pour en éprouver cette joie si particulière, il faut se libérer de soi afin d’être présent à ce qui nous entoure : être attentif, être là.

 

 

 

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