Interview de Charles, hautbois

Interview de Charles GUILLON  réalisée le 8.06.2017 par Hélène BOUCHARD

Photo charles

PARCOURS MUSICAL

 

HELENE- Charles, tu es né en 1956. Quel a été ton parcours musical ?

CHARLES- J’ai commencé la musique en jouant dans une petite harmonie dans les Ardennes,  et mon premier instrument a été la clarinette. Je prenais des cours particuliers.

HELENE- Ah ? Et pourquoi es-tu passé au hautbois ?

CHARLES- Question de circonstances, et c’est plutôt bien : en effet, je  suis  allé au lycée à Reims. C’est alors que je suis entré au conservatoire. Lorsque j’ai rencontré le professeur de clarinette il s’est exclamée : « Mais comment avez-vous fait pour attraper de tels défauts ? Il faut changer d’instrument ! ». Or, le choix d’un instrument dans ce conservatoire à cette époque se faisait par tranches d’âge. Plus de piano possible après 7 ans, mais on pouvait commencer la contrebasse à 18 ans… J’avais 15 ans, on m’a proposé le hautbois, et ça m’a plu…C’est une histoire qui commence mal et qui se termine bien…et pour mon Bac que j’ai passé en 1974, j’ai pris  option musique.
 

HELENE- Et depuis lors, tu as poursuivi de façon régulière ta pratique instrumentale ?

CHARLES- Non, j’ai arrêté deux ans, de 18 à 20 ans, période durant laquelle j’ai passé un DEUG de philo, toujours à Reims. Puis j’ai voulu changer, et je suis venu à Nanterre pour une licence. J’avais besoin de travailler pour payer mes études, et j’ai été recruté comme maître-auxiliaire dans un collège de la région parisienne. C’est ainsi que j’ai repris la musique…et par plaisir…

HELENE- De quelle façon as-tu retravaillé ton instrument ?

CHARLES- Je me suis inscrit au conservatoire du XVIIIème, pendant quelques années. Ensuite, j’ai travaillé seul. Et    j’ai  rejoint Jussieu, dès 1979.

HELENE- Et les études ?

CHARLES- J’ai poursuivi, mais en changeant de discipline. Après une maîtrise en ethnomusicologie  à Nanterre sur le sujet  « Les clarinettes de Sardaigne », j’ai passé les concours du CAPES, puis de l’Agrégation en musique en 1984. J’ai depuis lors un poste de professeur de musique dans  un collège de Saint Ouen.

HELENE- Quel est ton rythme de travail concernant ton instrument ?

CHARLES- J’essaie de jouer tous les jours, un minimum de 20 minutes, pour faire des gammes. Mais je vais souvent jusqu’à une heure.

 

LE HAUTBOIS

 

HELENE- Le hautbois donne le la, peux-tu réagir sur cette pratique orchestrale ?

CHARLES- C’est une tradition, mais cela s’explique aussi par le fait que le son du hautbois passe à travers la masse sonore et s’entend de tous.

HELENE- Et qu’en est-il des polémiques concernant la justesse du la ?

CHARLES- Il faut résister aux pressions… pour contrer toute critique, je vérifie toujours mon la avant le début de la répétition, et puis, il faut ajuster à l’oreille…tenir le son…

HELENE- Le hautbois est un instrument à hanche double… ces hanches sont fabriquées par l’instrumentiste ? et dès le début de son apprentissage de l’instrument ?

CHARLES- En effet, l’instrumentiste fabrique ses hanches, selon ses besoins et selon sa bouche. Au début, le professeur les lui donne, puis il lui apprend à les fabriquer lui-même.

HELENE- Il paraît que ces hanches, qui déterminent le son et qui peuvent être défaillantes, génèrent un grand stress chez les hautboïstes qui sont souvent vus comme des êtres angoissés… ?

CHARLES- Peut-on vraiment généraliser à un pupitre des traits psychologiques de cette façon ? J’ai plutôt souvent eu affaire à des gens assez décontractés et  amicaux…Mais il faut reconnaître que l’instrument est stressant et qu’on se sent exposé à l’orchestre.

HELENE- Si tu avais à choisir un autre instrument, lequel prendrais-tu ?

CHARLES- J’ai pensé au violoncelle, d’abord car il appartient aux cordes, ensuite son rôle me plaît, il peut être autant instrument accompagnateur que soliste, et puis le son bien sûr…J’ai d’ailleurs un violoncelle chez moi… ce qui me retient, c’est d’avoir à le transporter…

HELENE- Je vais te proposer un certain nombre de passages où le hautbois a la part belle, et tu me diras ce qui te plaît par-dessus tout.

-Ravel, Le Tombeau de Couperin, où il domine chaque mouvement.

-Brahms, Concerto pour violon, c’est le hautbois qui a le premier la parole, avant même le violon.

-Brahms encore, dans l’andante de sa 1ère Symphonie et dans le scherzo de la 2ème, réminiscence de Beethoven, qui avait fait de la marche funèbre de la Symphonie héroïque un véritable concerto pour hautbois

-Schubert qui lui attribue le délicieux thème de la marche du deuxième mouvement de sa Grande Symphonie en Ut.

-Berlioz, où le hautbois évoque la grande tristesse de Roméo seul avant la grande fête chez les Capulets, dans son Roméo et Juliette.

-Mozart, le hautbois exprime la mélancolie infinie de la comtesse dans l’air « Dove sono » des Noces de Figaro.

-Rossini, dans les traits véloces de l’ouverture de L’Echelle de soie

-Strauss, qui fait du hautbois l’incarnation de la féminité dans son poème symphonique Don Juan

-Mahler, qui puise dans ses ressources ultimes en lui confiant le thème déchirant de l’Adieu du Chant de la terre.

CHARLES- A choisir, je préfère indéniablement le Tombeau de Couperin de Ravel… Mais chez Brahms, tout est bon à prendre, c’est toujours un plaisir de le jouer… J’aime également Les Noces de Figaro… Quant à Rossini, où c’est effectivement très rapide, je l’ai déjà joué, à Saint Méry, avec Jussieu…

 

JUSSIEU

HELENE- Et bien, parlons justement de Jussieu… Tu es l’un des plus anciens, puisque, tu l’as dit, tu es arrivé en 1979. As-tu rapidement pris des responsabilités au sein de l’orchestre ?

CHARLES- Non, pas tout de suite, il s’est passé même quelques années… J’ai intégré le bureau, puis je suis devenu responsable des partitions, car le corniste qui s’en occupait est parti.

HELENE- Est-ce une charge ingrate ?

CHARLES- Non, c’est assez intéressant, il s’agit de prendre contact avec les éditeurs, pour la commande, puis de mettre en ligne les partitions. Avant c’était plus prenant car il fallait faire les photocopies.

HELENE- Ton rôle est fondamental pour le bon fonctionnement de l’orchestre.

CHARLES- Oui, mais c’est très ponctuel. Outre la commande et la mise en ligne, je dois veiller à ce que toutes les partitions reviennent, or, quoiqu’il soit interdit de les emmener chez soi, certains musiciens le font et je dois donc leur courir après… En dehors de cela, je dois mettre à jour la bibliothèque des partitions.

HELENE- T’es-tu fait des amis dans l’orchestre tout au long de ces années ?

CHARLES- Oui, de très bons amis, mais j’avoue que ces amitiés ont cependant pour centre essentiellement la musique.

HELENE- Tu as dû voir de nombreuses personnes partir, et tu assiste au renouvellement des musiciens avec l’arrivée progressive de nombreux jeunes. Comment vis-tu ces changements de personnes ?

CHARLES- Je trouve ça très bien et très enrichissant. Il en est de même des chefs d’orchestre, le changement est très positif.

HELENE- Pourquoi es-tu resté à Jussieu ? N’as-tu pas été tenté d’essayer d’autres ensembles ?

CHARLES- Non, l’ambiance de cet orchestre me plaît. Les personnes qui le composent sont très différentes, et cela peut générer des tensions, mais le positif l’emporte et de loin sur le négatif. D’autre part, je joue ponctuellement ailleurs. J'ai joué assez longtemps aussi dans des  petits ensembles à vent, trios composés d’une flûte, d’un hautbois et d’un basson, et en quatuor -2 hautbois, cor anglais, basson-, et je joue de temps en temps dans un orchestre qui accompagne un ensemble vocal rattaché. On a joué Le Messie de Haendel récemment .  Il y a aussi quelques occasions ponctuelles en orchestre symphonique ou en harmonie.

HELENE- Participeras-tu au stage d’été qui a lieu à Strasbourg fin juillet ?

CHARLES- Oui, cette année encore. Je participe assez régulièrement aux stages d’été proposés par Jussieu.

HELENE- Fais-tu également d’autres stages d’été  en musique?

CHARLES- Non, car il y a aussi la famille, il ne faut pas la négliger… et puis j’adore me balader…

HELENE- Tu as raison, d’autant que le hautbois nous invite à une balade entre les sens, et entre la terre et le ciel par les biais des « correspondances », exprimées par Baudelaire dans le poème dont ce mot est le titre, et dont on relit, pour le plaisir, le deuxième et le troisième couplet :

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, 
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants

 

CHARLES- Et pour finir sur un sourire, j’aimerais partager avec vous le texte suivant :

The PERFECT REED by Nicholas Todd and Robert Probasco


 

'Twas the day of the concert, the oboist was sad;
He'd shredded the tip of the best reed he had. 
He threw down the reed and he hung down his head,
With a catch in his voice, he ruefully said,

"If only I had a PERFECT REED!
One that would satisfy all of my needs.
A reed with response and control and dark tone,
One that would last for my lifetime," he moaned.

Just then, right before him, the Devil appeared,
With horns on his head and a black pointed beard.
He said, "For a price, you can have what you need. "
From under his cape he brought one PERFECT REED.

Made with gold staple and rainbow-hued thread,
"This reed," stated Satan, "will never go dead."
The oboist started to drool with greed,
"Name your price, Lucifer, I must have that reed !"

The Devil snapped, "Fine, I lay claim to your soul,
Since this PERFECT REED is your only goal."
"You're on," said the oboist, "I'll gladly pay.
My soul doesn't help me make reeds, anyway."

The reed was debuted in the concert that night,
And the oboist knew everything was just right.
Every nuance succeeded, each solo was enhanced .
The audience was agog, even the conductor was entranced.

"This oboist," they vowed, "is the best we have heard ! "
So after the concert they spread the good word.
The oboist's fame and his fortune increased,
Enticements for concerts and recordings never ceased.

But then one dark night, preparing for Grieg,
As he opened the reed case and grasped the REED,
The cork seemed too slick and it slipped from his hand.
The REED fell and split on the base of the stand.

The oboist turned purple, exploding with rage,
He burst a blood vessel and died on the stage.
He missed Purgatory and went straight to Hades,
Where Vivaldi concerti are the only things played.

The moral of this story is simple to see, 
One cannot rely on a single great reed.
There're good ones and bad ones and many between, 
Some that work easily, others seem mean.

But unearthly reeds will not last on this land;
To keep a good job, you must wield a deft hand.
Have lots of Arundo Donax in stock,
Or your neck might replace your reed on the block.

 

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Date de dernière mise à jour : 13/11/2017

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