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Interview de Jean, bassonniste

Photo de jean

Interview de Jean Broyer, BASSON, réalisée à Strasbourg le 3 août 2017 par Hélène Bouchard

  I. Une polyvalence instrumentale

HELENE- Jean, tu as commencé la musique un peu par hasard…

JEAN- En effet, mes deux frères et moi, jusqu’à l’âge d’environ 15 ans, ne faisions guère attention au domaine musical. Mais un jour, nous avons été amenés à écouter l’harmonie municipale qui se produisait sous le préau de la mairie de Thorigny, petite localité de Seine et Marne à proximité du pavillon familial. C’est alors que nous avons constaté qu’il y avait parmi les musiciens un certain nombre de jeunes comme nous. L’ambiance semblait très sympathique et conviviale…

Après le concert, nous avons eu envie de demander au premier clarinettiste s’il y avait moyen d’apprendre un instrument et de faire ensuite partie de la petite formation. Il nous a répondu que c’était tout à fait possible et qu’ils recherchaient des musiciens confirmés, mais aussi des jeunes voulant apprendre au sein de l’école de l’harmonie. Comme l’harmonie manquait de clarinettes, nous avons été tous les trois immédiatement inscrits aux cours de clarinette, avec comme professeur, justement, ce premier clarinettiste auquel nous nous étions adressés et qui est l’un des frères Neuranter, (René), famille de musiciens bien connue (L’un des fils de René, Pascal, dirigera plus tard la maison Neuranter qui nous propose actuellement des anches de clarinette, de hautbois et de basson)…

Nous étions alors en 1962 et j’avais 17 ans… Nos parents nous ont alors rapidement acheté trois clarinettes d’étude Noblet, et les cours ont commencé… Ce que je trouve bien, c’est que nous avons appris, mes frères et moi, le solfège en même temps que l’instrument. Nos progrès furent assez rapides, si bien qu’une année plus tard, nous étions sur les rangs… Puis j’ai remplacé mon professeur à la clarinette solo, pendand environ 10 ans.

HELENE- Mais l’histoire n’est pas finie, car tu joues également du basson depuis maintenant 42 ans !!

JEAN- Très vite, j’ai eu envie de faire de la musique de chambre. Avec des amis, nous avions formé un ensemble que nous appelions « Les musiciens de Trévise » (simplement parce que nous répétions rue de Trévise, à Paris…). Cet ensemble était constitué d’un orchestre de chambre à cordes, et d’un quintette à vents. Lors de nos concerts, nous alternions les deux ensembles, ce qui créait une diversité de sonorités qui plaisait à l’auditoire.

Au début, je jouais de la clarinette basse, car nous n’avions pas de basson. Mais cet instrument est certes très facile à jouer dans le grave, mais beaucoup plus difficile dans l’aigue. Au cours de l’année 1974, au cours d’une conversation avec Daniel Neuranter, basson à la Garde Républicaine, j’ai évoqué les difficultés que je viens de décrire, regrettant en même temps de ne pas avoir choisi le basson plutôt que la clarinette… Jouer du basson faisait partie depuis longtemps de mes rêves, et à l’époque me semblait parfaitement irréalisable, car j’avais tout de même 29 ans. Pourtant, Daniel m’a conseillé alors de venir m’inscrire à l’école de musique d’Asnières, car il y était professeur.

Le directeur, monsieur Christian Manein, a tout d’abord cru que je voulais inscrire mon fils… Non, heu heu c’est pour moi… Et aussitôt la réaction que je redoutais : « Mais vous êtes beaucoup trop vieux !!! »… Finalement, mon inscription a été acceptée… « Bon… La classe de basson n’est pas surchargée… Mais il faudra suivre les cours de solfège et faire partie de mon orchestre… hein ??? »… Oui, absolument, c’est promis… j’en avais d’ailleurs l’intention… Merci beaucoup !!

Comme quoi il ne faut pas toujours être absolument sincère...

Lors de mon premier cours avec Daniel, j’ai pu découvrir mon basson tout neuf, une merveille. C’était un Buffet 35L.

De retour à mon travail, avant de me remettre à la tâche, je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir la boîte pour contempler l’instrument !! J’étais tout simplement heureux. Je me souviens encore de la surprise de mes deux frères auxquels je n’avais pas parlé de ma tentative, lorsqu’ils ont vu que j’avais commencé à étudier le basson…

Comme je l’avais promis au directeur, j’ai assisté sérieusement aux cours de solfège… Le plus difficile pour moi, c’était les dictées musicales. Je n’avais jamais pratiqué ce genre d’exercice, et je m’étais retrouvé avec de jeunes élèves beaucoup plus forts que moi… J’avais l’air d’un grand dadais ignare. Mais j’ai résisté !!

J’ai  fait partie de 5 orchestres : Orchestre « Le Violon d’Ingres » (Orchestre symphonique à Paris), Orchestre « Ars Fidélis » (Orchestre symphonique à Paris),  Orchestre de l’ENM de Noisiel (Fagott et Contre-Fagott), Orchestre « Union Musicale » (Orchestre symphonique de Lagny sur Marne), Orchestre d’Harmonie de Thorigny sur Marne (clarinette).

HELENE- Clarinette, clarinette basse, basson, tu te mets ensuite au basson allemand, appelé « fagott ».

JEAN- Oui, au début de l’année 2005, j’entame l’étude du Fagott, à l’ENM de Noisiel, avec un professeur très sympathique, monsieur Jean Louis Fiat. Certains pourront penser que je perds ma personnalité en changeant d’instrument, mais je pense que ce sera le cas lorsque je cesserai d’entreprendre. Il n’y a rien de pire que le renoncement. Le basson allemand demandant moins d’endurance en raison de l’anche qui comporte moins d’épaisseur de bois, et comme je commençais à avoir des problèmes dentaires, cet instrument me permettait une plus grande aisance d’exécution...

HELENE- Tu joues actuellement du violoncelle… ?

JEAN-  En 2011, comprenant que je ne pourrai pas jouer du basson très longtemps encore, en raison de ces problèmes dentaires qui ne s’arrangeaient pas, j’ai commencé à apprendre à jouer du violoncelle, à l’école de musique de Thorigny,  afin de continuer à faire de la musique...J’ai effectivement eu le nez long, car au début de l’année 2017, je me suis résolu à arrêter définitivement le basson. Mon chirurgien m’avait dit : « Vous pouvez continuer à jouer du basson, mais tout doucement... »...C’est toujours une décision difficile à prendre, mais comme je pouvais alors continuer avec le violoncelle, la frustration était moindre...

Et de temps à autre, comme à ce stage de Strasbourg, j’aide à la percussion (timbales, cymbales, triangle, caisse claire...) selon le besoin de l’orchestre, aussi bien à l’OSIUP qu’à l’orchestre du Violon d’Ingres...

HELENE- de tous ces instruments, lequel as-tu le plus aimé ?

JEAN- Le basson, sans hésiter, d’abord car c’est un instrument rare, en tant que bassoniste, on se sent faire partie d’une famille (J’appartiens à l’association « fou de basson », en tant que trésorier), et puis, j’aime sa sonorité, les notes graves qui ressemblent à la voix humaine, c’est une sorte de fleur au milieu d’une prairie, s’il n’était pas là, on le remarquerait, car sa sonorité particulière ajoute quelque chose. De plus, j’apprécie sa forme longue, qu’on remarque de loin, c’est un bel instrument, fabriqué dans un bois noble, le palissandre pour le basson français, l’érable pour le fagott.

HELENE- Au cours de ta longue carrière de musicien amateur, as-tu rencontré des gens célèbres ?

JEAN- Oui, j’ai eu notamment la chance de connaître Germaine Tailleferre  (Sous l’égide de Jean Cocteau, le groupe dit « des 6 », amical et non esthétique, réunissait 6 compositeurs : Arthur Honegger, Francis Poulenc, Georges Auric, Germaine Tailleferre, Darius Milhaud et Louis Durey). En effet, avec un groupe d’amis, nous avons organisé pour fêter les 80 ans de la compositrice, une aubade en avril 1972. Elle a eu lieu à l’Ecole Alsacienne de Paris, dont le directeur, Georges Hacquart, était le père de Laurent (hautbois), l’un des musiciens participants...Germaine était présente à la répétition générale, et un échange a eu lieu avec les participants...Au cours de cette aubade, nous avons joué en quatuor ( piano, clarinette, hautbois et basson), une oeuvre de Germaine, très difficile pour moi, car je débutais... Et Germaine a joué au piano quelques gymnopédies d’Eric Satie...Mais j’ai également croisé d’autres musiciens solistes célèbres : Paul TORTELIER, violoncelle, le 18 juin 1978, avec l’orchestre du Violon d’Ingres, Alexandre LAGOYA, guitare, le 7 février 1995, avec l’orchestre Ars Fidélis, Patrice FONTANAROSA, violoniste, orchestre du Violon d’Ingres, France CLIDAT, pianiste, le 14 décembre 1993, avec l’orchestre Ars Fidélis, Maurice ANDRE, trompettiste, divers concerts avec l’orchestre du Violon d’Ingres, Lilie LASKINE, harpiste, divers concerts avec l’orchestre du Violon d’Ingres... Elle venait gratuitement, par amitié avec le chef d’orchestre qui était architecte...

 

  1. L’OSIUP

HELENE- Comment as-tu connu l’OSIUP ?

JEAN- J’ai fait un remplacement en tant que 2ème basson en 2007, car je connaissais Sylviane, et ça m’a plu. J’aimais bien le chef, Javier, très humain, et excellent pianiste, ainsi que son épouse...

HELENE- Comment t’y sens-tu aujourd’hui ?

JEAN- Bien, je suis très content de voir des gens assez jeunes, notamment les nouveaux adhérents, et je trouve que les gens âgés sont très bien acceptés, car souvent, les jeunes sont très critiques vis-à-vis d’eux, mais pas ici. Je discute bien avec les jeunes le dimanche. Et puis, je suis content que le pupitre de violoncelles m’ait accueilli. C’est très important de garder un réseau relationnel en vieillissant. L’important pour moi, c’est de rebondir avec le violoncelle et la percu.

  1. Le basson.

HELENE- Le basson est l’un des instruments les plus graves de l’orchestre. Doté d’une anche double comme le hautbois, vertical, il dépasse de l’orchestre comme la cime d’un arbre…

JEAN- Je n’emploierais pas de métaphore végétale de ce type ! Néanmoins, dans la mesure où j’enracinai l’orchestre par mes sons graves dirigés vers le haut, c’est vrai que je fus un peu un arbre…

HELENE-Le basson est doté d’une tessiture de trois octaves et une quinte qui le rapproche du violoncelle, penses-tu que cette similitude a orienté ton choix pour cet instrument à cordes ?

JEAN- Oui, sans doute, j’aime le rapprochement entre ces deux instruments et la voix humaine.

HELENE- Si, à l’époque classique, le basson se contente de doubler le violoncelle dans un rôle de continuo, il s’émancipe peu à peu jusqu’à disposer, dans les dernières symphonies de Haydn et les opéras de Mozart d’une partie propre, souvent proche des violons. Mais Gilbert Audin, basson solo de l’opéra de Paris, le compare au milieu de terrain dans une partie de football : « Il ne marque pas de but, mais on a toujours besoin de lui pour faire une passe ». Et toi, comment est-ce que tu te situais, en tant que bassoniste ? 

JEAN- Je me sentais indispensable, quoique je n’avais pas la première voix, et c’est vrai de dire qu’on choisit l’instrument qui correspond à notre tempérament. Dans ma vie personnelle, je suis toujours derrière quelqu’un. Je n’ai jamais été le chef, mais toujours le second, et je me sentais bien. Si on essaie de dépasser sa condition, on atteint vite son maximum d’incompétence. Ma personnalité, c’est d’être l’homme qui agit dans  l’ombre.

HELENE- On prête aux bassonistes un certain nombre de traits psychologiques que je vais te redonner et tu vas me dire si ça te correspond… Le basson a un côté goguenard, moqueur, qu’on trouve par exemple dans l’ouverture des Noces de Figaro

JEAN- Je l’ai joué plusieurs fois…C’est vrai que j’aime beaucoup la plaisanterie, j’ai un côté qui est resté un peu espiègle…

HELENE-Mais le basson est également bougon, il rouspète…

JEAN- Ah oui, ça m’arrive souvent, il m’arrive de râler par exemple quand les timbales ne se laissent pas accorder facilement…

HELENE- Il peut être cocasse, donner l’impression d’un rythme claudiquant…

JEAN- C’est exactement ça dans Pierre et le loup, le basson joue le grand-père ! Mais il est également grotesque et maladroit dans l’Apprenti sorcier  de Dukas, je l’ai joué plusieurs fois, au contrebasson, et au basson, dans un rôle joyeux et très agréable…

HELENE- Mais le basson peut également se faire lyrique, nostalgique, et tenir le chant…

JEAN- Oui, ça peut également me correspondre, et c’est vrai que je l’ai également joué dans ce registre : Tchaïkowsky commence sa 6ème Symphonie « pathétique » en lui donnant d’emblée ce caractère lugubre et angoissant, et c’est très dur à jouer à cause du piano, même si j’ai beaucoup aimé…

  1. Basson et beaux-artsDegas

L'orchestre de l'opéra, painting by Edgar Degas (1870)

 

HELENE- Pour finir, je t’invite maintenant à regarder attentivement un tableau où Degas a représenté son ami bassoniste à l’opéra de Paris, Désiré Dehau, dans son tableau L’orchestre de l’opéra, 1868. Le bassoniste est au centre, de buste et de profil, avec à sa droite un contrebassiste qu’on voit de dos, perché sur une chaise haute. En haut du tableau on distingue les tutus roses et bleus des danseuses et leurs jambes, mais leur tête est hors du champ de vision. Je vais te faire un certain nombre de remarques sur ce tableau et tu me diras ce que ça te suggère sur le basson. Tout d’abord, du point de vue des couleurs, le tableau est nettement divisé en deux parties, une partie sombre qui correspond à la « fosse » et au costume des musiciens, et une partie colorée et lumineuse, représentée vers le haut par la scène…

JEAN- Le basson est caractéristique de cette dualité, car il peut jouer le désespoir autant que la joie : Dans sa 9ème symphonie, que j’ai jouée,  Chostakovitch a bien rendu le caractère schizophrénique de l’instrument, et dans la transition vers le finale, il commence par un récitatif désespéré qui change d’humeur pour se transformer en farce burlesque ! On a une page entière en solo, et ce changement me plaît beaucoup ! C’est rendu possible en raison notamment de sa très large tessiture, car le basson peut aller de notes très graves à des notes beaucoup plus aiguës et légères.

HELENE- La composition du tableau est très travaillé, et l’on a notamment deux lignes qui dirigent le regard du spectateur : la ligne  du basson, oblique et ascendante,  conduit à la tête du contrebassiste, puis la  ligne de la contrebasse, oblique vers la gauche, à 90 degrés,  conduit le regard vers la joie colorée des danseuses…Penses-tu que le basson puisse amener à une forme de légèreté, de joie dansante ?

JEAN- Oui, tout à fait, et j’apprécie  beaucoup les rôles où le basson est gai, sautillant, comme dans le premier « Entracte » de Carmen, que j’ai joué plusieurs fois et qui est très entrainant. Cela est dû à une caractéristique technique, l’utilisation de l’anche double, qui permet de détacher rapidement les sons. La contrebasse aussi peut  conduire à la danse, grâce au rythme qu’elle impulse, et à ses pizzicati. L’angle droit formé par les deux instruments suggère que sur eux repose la tenue du rythme, la cohésion de l’orchestre.

HELENE- Le chef d’orchestre n’est pas représenté dans ce tableau, ne crois-tu pas que Degas a voulu malicieusement redonner de  l’importance à ces deux instruments oubliés de l’orchestre ? La contrebasse y tiendrait le rôle du chef d’orchestre par sa position haute, surplombant même le basson, mais le basson est cependant central dans la composition, et placé à gauche de ce nouveau « chef », il tiendrait ici le rôle du premier violon, donc de celui qui a le chant…

JEAN- C’est une interprétation qui est un peu osée… ! En creusant un peu, on peut dire que la contrebasse est au-dessus du basson car elle joue tout le temps, contrairement au basson. Elle aussi est indispensable. Cependant, tous les instruments à vent sont solistes, donc plus exposés et plus visibles que les cordes qui sont « dans le rang ». La contrebasse n’a pratiquement aucun solo, contrairement au basson qui peut être en effet central, comme dans l’Apprenti sorcier où il tient le rôle principal…Mais ces deux instruments se rapprochent à cause de la gravité de leur son et à cause de leur taille dans l’orchestre… et puis, le contrebassiste et le bassoniste sont tous deux à la fois indépendants et joyeux… de vrais frères dans la musique !...