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interview de Jean-Jacques, clarinette

Interview de JEAN-JACQUES FRANCKEL réalisée par Hélène Bouchard le 1.06.2017

 

Photo jj

HELENE- Jean-Jacques, veux-tu nous livrer l’origine de ce goût que tu manifestes pour la musique en général, et pour la clarinette en particulier ?

JEAN-JACQUES – On peut dire que c’est un mystère. Le son de la clarinette m’a été inoculé tout jeune à l’écoute d’une petite symphonie de Schubert, et cette couleur a déclenché quelque chose dans les profondeurs, sans que je sache très bien me l’expliquer. Le reste est accidentel. Ayant par hasard trouvé une clarinette en mauvais état dans un grenier, j’ai pris des cours particuliers avec des musiciens amateurs d’un orchestre d’harmonie qui m’ont inculqué les pires défauts, dont je ne me suis par la suite débarrassé qu’après beaucoup d’efforts, de patience, de remises à plat, de retours à presque zéro. Je leur suis néanmoins reconnaissant de m’avoir permis d’intégrer assez rapidement cet orchestre d’harmonie qui m’a immédiatement donné le goût, jamais démenti,  de la musique d’ensemble. J’y ai pris beaucoup de plaisir, mais j’y ai aussi pas mal souffert de ma technique déficiente et de cette impression pénible de ne pas du tout pouvoir suivre, de ne pas y arriver.

HELENE – Penses-tu avoir été influencé dans cette route par des parents et un oncle eux-mêmes instrumentistes ?

JEAN-JACQUES – Oui et non. Mon père était guitariste, mais il ne m’a jamais transmis sa science et son savoir faire de l’harmonie et de l’enchaînement des accords, et j’ai tracé mon chemin essentiellement dans la mélodie, le phrasé, le timbre avec un instrument qui n’était pas du tout présent dans mon entourage. Ce qui m’a toujours attiré, c’est la musique d’ensemble, l’émotion qu’elle procure, et l’implication des musiciens, leur concentration. On sent que jouer est une affaire sérieuse, d’une grande importance. Il y a une densité de l’instant présent, que l’on pourrait appeler une forme d’éternité.

HELENE - … c’est-à-dire qu’on oublie, durant le temps qu’on joue, les dimensions du temps que sont le passé et le futur pour n’être plus que dans le présent.

JEAN-JACQUES – Exactement. Quand je parle de « concentration », c’est bien sûr faire attention, ne pas se tromper, mais c’est aussi une concentration d’événements à chaque seconde, qu’il faut recevoir et traiter. C’est la concentration de l’instant présent où la musique donne une densité à ce qui est évanescent par nature. Selon la belle définition de Lacan, le réel est ce qui nous échappe et à quoi on n’échappe pas. La musique donne au réel et au présent une consistance qui fait qu’il ne nous échappe pas complètement et en tout cas pas pour rien. C’est également (pendant les concerts) une concentration dans le rapport à l’émotion : il faut ressentir cette émotion, mais sans se laisser submerger, il faut garder la maîtrise… et puis rester dans l’immédiateté de ce qui est donné, anticiper juste ce qu’il faut, mais surtout se garder de tout commentaire sur ce qu’on fait et sur ce qui se fait. Quand on parle on peut toujours avoir dans la tête un petit commentaire (plus ou moins parasite) de ce que l’on est en train de dire, on peut le réintroduire ensuite dans le discours, mais cela n’est pas possible quand on joue de la musique dans un concert.

HELENE – Dans  quel type d’ensembles as-tu joué ?

JEAN-JACQUES – Dans des ensembles de configuration variable, duos, quintettes à vent, octuors, et bien sûr dans des ensembles collectifs, orchestres d’harmonie ou orchestres symphoniques.

HELENE – Et que  préfères-tu ?

JEAN-JACQUES – Tout me plaît, ces différents ensembles ont une complémentarité enrichissante, et c’est surtout cette complémentarité qui me plait. Dans les petits ensembles, on acquiert une connaissance de l’autre très particulière, très intense. C’est comme dans la danse : on sent l’autre, le corps de l’autre, et dans la musique, il faut l’épouser dans son jeu et dans son rythme. On se retrouve ensemble dans l’envie du phrasé, dans la respiration, c’est comme si on sculptait quelque chose. Un petit ensemble, c’est un peu comme une cordée en montagne. Si l’un dévisse, il peut entraîner tout le monde dans sa chute, mais en même temps l’aventure est celle d’une solidarité.

HELENE – Dans cette pratique, gagne-t-on des points dans la connaissance de soi-même ?

JEAN-JACQUES – Hou là ! Des points ?! Quelle horreur ! Mais oui, bien sûr, c’est le lieu d’un approfondissement d’une connaissance de soi-même. Une difficulté est qu’on est souvent tourmenté par sa propre performance. C’est une forme de narcissisme, douloureux, où l’on peut s’en vouloir, ou se préoccuper de l’image que l’autre va avoir de soi, trop se sentir jugé. Il faut se détacher de cette préoccupation. On peut imaginer qu’un musicien excellentissime, et qui ne doute ni de son talent ni de son jeu, est capable de sortir totalement de ce travers (y compris au sens d’entrave) narcissique, et de ce fait, d’être totalement disponible aux autres et à l’instant présent, à la musique même.

HELENE – Et dans les grands ensembles ?

JEAN-JACQUES – Ce n’est plus un rapport à l’autre, mais aux autres, à un vaste collectif, c’est moins intime. On a des voisins, certes, et je pense que pour bien s’entendre en musique avec eux, il faut en même temps, comme en musique de chambre, une bonne entente humaine, comme c’est le cas actuellement. La différence est que dans un grand ensemble, on est au centre d’une nef sonore qui n’existe que par cette collectivité. On est donc au cœur d’un phénomène très singulier, qui diffère même de la chorale du fait de la diversité des couleurs des instruments et, pour les vents, de la singularité de la couleur que chacun  apporte.

HELENE – Sens-tu des clivages au sein même des instruments ?

JEAN-JACQUES – Le clivage majeur se situe entre les cordes et les vents. En 20 ans de pratique symphonique, je n’ai jamais réussi à percer tout à fait le mystère de ce fossé. Cordes et vents restent souvent sur leur quant à soi, même dans les relations sociales. Il y a des formes d’incompréhension profonde et réciproque et qui tiennent selon moi à plusieurs facteurs : tout d’abord, et avant tout, au rapport à la production du son. Le fait que chez les vents le son naisse des profondeurs du corps, des entrailles, du souffle associé à la respiration vitale crée un rapport au son radicalement différent de celui des cordes dont l’émission est plus extérieure et de plus directement amplifiée par une boîte de résonnance. Il y a aussi le fait que les cordes doivent spatialiser leurs notes, trouver leur justesse avec la position des doigts, contrairement aux vents qui ont un pré-formatage de l’intonation avec leurs petits trous, leurs petits anneaux, leurs clefs ou leurs plateaux tout prêts. Mais il faut relativiser cette impression. Les vents aussi sont sans arrêt à la recherche de la bonne intonation avec toutes sortes de bricolages délicats. La deuxième cause possible de clivage est d’ordre social : chez les cordes, il y a un enjeu de place : qui est devant, derrière, tout un petit jeu très étrange vu de loin (c’est à dires des vents). Cela relève probablement d’un enjeu identitaire et de reconnaissance. Troisièmement, d’un point de vue technique, les cordes ont beaucoup plus de notes à jouer, et peu de silences, nettement moins de « mesures à compter ». La difficulté technique semble donc plus grande. Chez les vents (et c’est une différence majeure entre un orchestre symphonique et un orchestre d’harmonie) la difficulté réside moins dans les traits, qui sont beaucoup moins nombreux, que la pose du son, la dynamique, la précision et la qualité de l’attaque, la bonne couleur à intégrer dans un alliage. La modalité de l’attaque est fondamentale. Et l’un des plaisirs de la clarinette est qu’elle permet aussi bien une attaque incisive (avec la langue) que l’émission très progressive d’un son (avec le diaphragme) qui naît de rien sans qu’on puisse définir précisément le moment où l’on commence à l’entendre. Autre aspect : les vents sont tenus totalement à l’écart du fascinant rituel des coups d’archet. Vu de loin, cela ressemble aux complexes palabres de quelque société exotique, dont le spectacle surgit et se déploie parfois brusquement au beau milieu d’une répétition. Tout s’arrête alors, ce n’est plus qu’effervescence, bruissements, gazouillis ponctués d’interjections frisant parfois l’invective, notations, ratures, gommes, crayons, re-gommes, négociations, déplacements en tous sens. Un peu jaloux de ne pouvoir participer à ce grand phénomène social, je me suis souvent demandé ce qui pourrait en être ne serait-ce qu’une réplique lointaine pour les vents, mais je demeure sans réponse. Enfin, le clivage cordes-vents vient de leur position géographique, les cordes devant, les vents derrière. Les vents n’ont donc pas le même rapport au chef. Relégués au fond de la classe, comme les cancres, ils ont souvent des difficultés à voir ou même à entendre le chef. Ils sont un peu « à part ».

HELENE- Dans ton parcours musical, tu as plusieurs fois procédé à des retours à la case départ, à des remises en cause concernant ta technique. Peux-tu généraliser cette impression de parcours haché ou sinueux à tous les musiciens amateurs ?

JEAN-JACQUES – Non, car c’est aussi une question de génération. Quand j’avais 10 ans, donc en 1956, il y avait peu de conservatoires, on se débrouillait comme on pouvait. Les choses ont changé et je suis souvent impressionné par la qualité de l’enseignement qu’ont reçu les jeunes avec qui je joue maintenant. Mais d’une façon générale, pour les amateurs, le problème c’est souvent d’arrêter plus ou moins longtemps et donc d’avoir l’impression de devoir recommencer à zéro ou du moins d’avoir tellement régressé qu’il semble difficile et décourageant de repartir.

HELENE- Quelques mots sur ton instrument, la clarinette ?

JEAN-JACQUES – Eh bien, tout d’abord, ce qui caractérise pour moi cet instrument, c’est sa féminité. Je trouve le son de la clarinette très sensuel, d’une sensualité féminine. Il est pour moi la façon de cultiver mon côté « féminin », et aussi de tenter de percer le mystère de la féminité. Mais la clarinette, c’est également pour moi la reine des métamorphoses, en ce sens qu’elle convient pour de très nombreux types de musiques : la klezmer, la pop, les bandas sud-américaines, les piteiros espagnols, la musique tzigane, les fanfares, orphéons et orchestres d’harmonie, les orchestres symphoniques, les sonates romantiques, et même, aie ! les musiques militaires et j’en passe… C’est l’instrument populaire des fêtes villageoises, la charmeuse des sérénades, la facétieuse des bruitages, la sublime des partitions de Mozart ou de Brahms, la déchaînée du New Orléans, l’inventive débridée de bien des musiques contemporaines, la paroxystique du free  jazz, la virtuose des tziganes ; on la joue au Carnegie Hall, dans les bastringues, dans le défilé du 14 Juillet, et même au sommet du Mont Blanc, et même dans l’amphi 25 de Jussieu… C’est l’instrument de l’intimité, de la confidence, de l’ineffable, de la mélancolie, du recueillement comme de l’extraversion, de l’exubérance et de la proclamation. Elle est noble et populaire. Elle ne coûte pas cher et vaut de l’or.

Pour ma part, je la pratique surtout dans le classique, mais j’ai beaucoup pratiqué l’improvisation, avec un grand plaisir, car c’est une forme de libération et l’occasion d’élargir la palette du son.

HELENE- En tant que linguiste, que peux-tu dire du vocabulaire musical ?

JEAN-JACQUES – Tout d’abord, il est largement tributaire de ses origines italiennes, et c’est plus que sympathique. L’italien a une accentuation des mots qui, en soi, est déjà une musique. « Leggiero » vous a quand même une autre allure que « Léger »… Ensuite, on pourrait se livrer à une analyse des termes français utilisés en musique. Un certain nombre d’entre eux semblent avoir été empruntés au vocabulaire de la chasse : « battue », « piqué », « levée », d’autres sont communs à ceux de  la guerre, comme « armure », «canon »…mais je tiens à préciser que ce que j’aime le moins dans certaines pièces symphoniques, c’est précisément cet aspect guerrier et tonitruant, je pense à certains passages de Tchaïkovski, Nabucco, ou L’hymne à la joie…ou, bon, disons-le, puisque c’est au programme actuel, certains déferlements de l’ouverture de Tannhäuser. Ce que j’aime le plus c’est les jeux de couleurs, les timbres qui se fondent, qui émergent qui dialoguent, se font écho…

HELENE- Qu’est-ce qui te paraît le mieux définir la musique ?

JEAN-JACQUES – Tout d’abord, c’est la conquête de la couleur. Ensuite, c’est le fait de jouer juste au sens le plus large, être en face et en phase (avec soi-même, avec les autres), avoir l’impression de pouvoir se couler dans d’autres timbres, un peu comme parfois on trouve « le mot juste ». Ensuite c’est être acteur d’un phénomène qui nous dépasse. Quand cela se produit, on a un immense sentiment de plénitude ou d’accomplissement, ou, pour employer un mot plus simple mais trop connoté, de joie. Quand je joue, je suis (souvent, euh… parfois, enfin pas toujours !) là où je veux être, mais aussi je veux être là où je suis, il y a coïncidence entre ce que je suis et ce que je veux être. Mais j’insiste sur le fait que ce sentiment de plénitude n’est pas un phénomène purement individuel, c’est une dynamique collective. Enfin, mais là ce n’est pas spécifique  à la musique, il y a l’effort à essayer de produire du beau. Pour moi, Il n’y a pas de plaisir sans effort, et c’est l’effort qui donne du sens et de la puissance à ce qui se produit.

HELENE – Tu considères, je crois, que la musique est un domaine essentiel dans ton existence. Est-ce un domaine qui irradie toutes les autres parties de ta vie, ou reste-t-il relativement indépendant des autres aspects de ton existence ?

JEAN-JACQUES – Tout en ayant une grande importance dans ma vie, c’est un domaine qui est resté relativement indépendant,  je n’en ai pas fait mon métier, et ma vie affective et amicale a aussi puisé ailleurs que dans mes relations musicales. L’important, c’est de maintenir un équilibre entre les forces de la vie : métier, famille, amis, sport, vie associative, luttes politiques, loisirs autres que la musique, chacun sa part, et la musique ne doit pas trop déborder sur les autres aspects de l’existence. L’équilibre doit rester le maître-mot, dans la vie, de la même façon que c’est ce qu’on recherche au sein d’un orchestre entre les différents instruments…