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interview de Marc, cor

Interview de Marc Wijnand, corniste, réalisée par Hélène BOUCHARD LE 11.06.2017

Photo marc

FORMATION

HELENE- Marc, né en Belgique, tu es d'origine luxembourgeoise-néerlandaise, et de nationalité luxembourgeoise. Tu as 25 ans. Que fais-tu en France cette année ?

MARC- Je suis actuellement en stage de recherche dans le cadre de mon master ATIAM (acoustique, traitement du signal et informatique appliqués à la musique) à l'Ircam. Je procède à la modélisation des instruments de musique par estimation. J’étais auparavant à l’Université de Gand et j’ai bénéficié d’une année Erasmus à Stuttgart.

HELENE- Quel est ton parcours musical ?

MARC- J’ai appris le piano au conservatoire à partir de 9 ans, et jusqu’à 18 ans, mais comme je voulais jouer dans des ensembles, je me suis mis au cor pour avoir plus de possibilités. J'étais intrigué par cet instrument mystérieux et je ne comprenais pas comment on pouvait en tirer plusieurs notes. Je viens de terminer une formation de 9 ans, toujours au conservatoire. Sinon je m'intéresse aussi un peu à l'analyse. Ici à Paris j'ai commencé l'orgue pour rester actif au clavier.

HELENE- Tu joues dans les églises ?

MARC- C’est arrivé une fois, à Censier-Daubenton, où joue mon prof, mais sinon je pratique au conservatoire du 6ème, métro Mabillon, ou sur un piano si je ne trouve pas de créneau. Par ailleurs, à l’Ircam, où j’effectue mon stage, c'est fantastique car il y a beaucoup de pianos: pendant la pause de midi, je joue des quatre et six mains avec des collègues… Pour l’instant, on déchiffre à vue, on n’a pas de projet sérieux.

HELENE- Quelles sont tes expériences d’ensembles ?

MARC- Depuis une dizaine d'années, je joue du cor dans une harmonie – c’est de la musique assez légère – et dans des orchestres symphoniques, style baroque jusqu’à à présent, souvent le grand répertoire. J’ai joué à l’orchestre au lycée, à l’orchestre symphonique de l'Université de Gand, et à l’orchestre de chambre de l'Université de Stuttgart, puis, en arrivant en France en septembre dernier, j’ai intégré l’OSIUP. J’ai vécu quelques très belles expériences comme le Requiem de Fauré sous la direction de Philippe Herreweghe – chef d'orchestre belge également actif en France –, le Concerto pour violon de Beethoven avec deux lauréates du Concours Reine Elisabeth, et la Rhapsody in Blue de Gershwin avec Jef Neve – pianiste jazz belge.

LE COR

HELENE- On dit que les cors occupent dans l’orchestre une position pivot, et qu’ils sont inclassables. Es-tu d’accord avec cette opinion ?

MARC- Tout à fait, on fait le lien entre les bois et les cuivres, on dialogue tantôt avec les uns, tantôt avec les autres.

HELENE- Le cor est réputé comme un instrument très difficile à jouer… le cor naturel n’a en effet pas de pistons, ceux-ci n’ont été introduits qu’à partir de 1818 par le facteur Heinrich Stölzl – le cor chromatique a ensuite remplacé le cor naturel petit à petit, mais malgré cette amélioration technique, le couac est une menace permanente, sans parler du problème de la salive et de la condensation…

MARC- C’est tout à fait vrai, le cor est difficile physiquement et psychiquement, l’intonation est particulièrement délicate… Il se joue avec les lèvres et on est souvent exposé, quand on fait un canard, tout le monde sursaute… A cela il faut ajouter la difficulté de la transposition. Dans la majorité des partitions modernes on est en fa, mais il arrive régulièrement d’avoir des partitions dans d’autre tonalités, où une note donnée comme un do est en réalité non pas un  fa comme dans le cas d’un cor en fa, mais un mi (comme dans le concert qu’on vient de jouer) ou une autre note… C’est parfois difficile à expliquer, mais cela vient historiquement du fait que le cor naturel pouvait s’allonger, en tuyauterie, par l’ajout d’un tuyau, qui permet de transformer un cor en Sib en un cor en la etc. C’est à force de pratiquer qu’on fait des progrès dans cet exercice à vue de transposition. Les cornistes qui ont vraiment du mal peuvent réécrire leur partition en fa avant de venir jouer. Et en plus, on a parfois aussi des sons dits ‘bouchés’, c’est-à-dire avec la main dans le pavillon. Posez des questions techniques à un corniste et il vous donnera des explications  avec beaucoup de passion.

HELENE- Quels sont vos rapports au sein du pupitre ?

MARC- Il y a une bonne ambiance et de l’entraide – les autres cornistes sont le mieux placés pour comprendre  la difficulté technique de certains passages qu’on peut rencontrer. Les tâches sont réparties entre ceux qui jouent l’aigu et ceux qui jouent le grave. Chez les professionnels, les cors 1 et 3 sont à l’aigu, les 2 et 4 au grave, mais en ce qui nous concerne, on change souvent pour s’habituer à faire les deux.

HELENE- Peux-tu nous parler de quelques passages au cor que tu affectionnes particulièrement ?

Marc- Il existe un très grand répertoire pour le cor, couvrant toutes les époques et toutes les configurations et pour cette raison, ma liste personnelle de pièces préférées est assez longue. Voici quelques-unes qui illustrent la grande versatilité de l’instrument.

Il y a tout d’abord des œuvres pour cor(s) solo avec orchestre comme des Concerti de Vivaldi et Telemann, le premier concerto pour cor de Mozart, la Romance et le Morceau de concert de Saint-Saëns ou le premier concerto pour cor de Richard Strauss. Notons aussi des pièces avec une configuration plus rare comme la Pièce de concert pour 4 cors et orchestre de Schumann, et, plus récemment, le Hamburg concerto pour cor et orchestre avec 4 cors naturels de Ligeti et le Concerto grosso n° 1 pour 4 cors des alpes et orchestre de Georg Friedrich Haas.

Ensuite, le répertoire orchestral contient beaucoup de beaux passages pour les cors. Je pense par exemple au Concerto brandebougeois n° 1 de Bach, à des symphonies de Haydn (31ème, intitulée Sonnerie de cor) Beethoven (8ème), Bruckner (4ème et 6ème), Carl Nielsen (3ème) et Mahler (3ème et 5ème). Le panorama orchestral est très vaste : il y a Le chœur des chasseurs dans Der Freischütz (von Weber), le fameux appel de cor de Siegfried (Wagner), Le chasseur maudit (César Franck), Le sommeil (Carl Nielsen), les émouvants Quatre derniers Lieder (Richard Strauss), la Suite de Karelia (Sibelius), les Préludes (Debussy, orchestration Luc Brewaeys), la Pavane pour une infante défunte (Ravel) et, dans un répertoire plus contemporain, Four sea interludes (Britten), L’oiseau de feu (Stravinsky), Hurqualia (Giacinto Scelsi), Des canyons aux étoiles… (Messiaen), etc.

 Enfin, le cor se retrouve fréquemment dans des formations de musique de chambre. Il peut s’agir de cor solo comme Parable VIII (Vincent Persichetti) et Horn-Lokk (Sigurd Berge), cor en duo dans Accords perdus (Gérard Grisey), les trio avec cor de Reinecke (avec hautbois et piano), Brahms et Ligeti (avec violon et piano), des quartette de cors comme Sonate (Hindemith), La chasse (Tcherepnin), les quintettes à vent de Franz Danzi ou Ligeti, un Grand octet pour 6 cors et 2 trombones (Martin-Joseph Mengal), Mémoire/Erosion pour cor et 9 instruments (Tristan Murail), ou des œuvres avec chant comme Auf dem Strom de Schubert (ténor, cor et piano), les Jagdlieder de Schumann (chœur mâle et 4 cors) ou la Sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten, le cor peut tout faire !

D’ailleurs, le programme de ce semestre contenait aussi plusieurs beaux passages pour les cors !

 

JUSSIEU

HELENE- Comment as-tu connu l’orchestre de Jussieu ?

MARC- Tout simplement par l’UMPC qui valide mes études donc j’ai rapidement connu l’existence de cet orchestre…

HELENE- T’es-tu fait des amis ?

MARC- Oui, surtout dans les vents… on reste souvent le jeudi après la répétition pour boire un verre, et c’est vrai que ça permet de connaître les gens. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai une proposition à faire : on pourrait ménager un temps de pause pour que les gens se parlent, car le jeudi, on arrive pour jouer et ceux qui ne viennent pas au café après repartent aussitôt, on ne peut pas les connaître… ou alors, ce qui serait génial, c’est de partir en dehors de Paris, au moins deux fois par an, avant les concerts par exemple, un week-end entier, avec hébergement sur place… là on créerait une ambiance d’orchestre…

HELENE- Es-tu satisfait du niveau musical de l’orchestre, par rapport à ce que tu as déjà connu ?

MARC- oui, certainement, je trouve que Mehdi nous entraîne positivement, et qu’il nous invite à faire des efforts et à donner le meilleur de nous-mêmes… J’ai appris beaucoup de choses sur le plan musical aussi bien que sur le plan technique.

MUSIQUE ET LITTERATURE

HELENE- Tu connais peut-être le célèbre poème de Vigny intitulé « Le cor ».

MARC- oui, parce que ce sont les paroles de la chanson Le cor d’Ange Flégier (où l’on peut aussi remplacer le chanteur par un cor si l’on veut).

HELENE- Je t’en relis les premiers vers.

J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

 

Dans la suite du poème, Vigny rappelle l’histoire racontée dans La chanson de Rolland, où le preux chevalier Rolland, attaqué par les sarrasins à Roncevaux, dans les Pyrénées espagnoles, appelle à l’aide avec son cor son oncle Charlemagne, qui le précède dans leur marche de retour vers la France. Mais Rolland, dans son orgueil, a attendu trop longtemps pour lancer son appel, toute son armée est décimée, lui-même est blessé, et il sonne du cor jusqu’à ce que sa tempe explose. Charlemagne l’entend, revient sur ses pas, et venge la mort de son neveu.

Pour toi, le cor est-il plutôt lyrique, évoquant les pleurs de la biche au fond des bois, ou est-ce plutôt un instrument propre à la guerre ?

MARC- Un peu les deux. Le son du cor, pour moi, c’est la nature, une forêt trempée de brume, et évidemment, la chasse. Et c’est un instrument qui rassemble. Un jour dans une forêt, lors d’un weekend avec un orchestre, j’étais en train de jouer un trio pour cors de chasse dans le brouillard et plusieurs personnes qui étaient en train de se balader sont venues pour nous écouter, comme les vaches ou chèvres se réunissent parfois autour de musiciens dans les Alpes.

HELENE- Un corniste est donc en quelque sorte un nouvel Orphée…