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Interview de Meddhi, chef d'orchestre

INTERVIEW de MEHDI LOUGRAÏDA réalisée  le JEUDI 4 MAI 2017 par Hélène Bouchard

Photo meddhi

CARRIERE

HELENE- Medhi, on va tout d’abord rappeler brièvement ton brillant parcours, qu’on peut par ailleurs découvrir sur le site. Ce parcours est marqué par le développement simultané de deux carrières, celle d’une part de flûtiste, et celle d’autre part de chef d’orchestre.

2006 : A 21 ans, tu deviens  directeur musical et chef d’orchestre de l’Orchestre d’Harmonie Universitaire de l’INSA de Lyon que tu diriges tous les mardis.

2008 : A 23 ans, tu obtiens  le Premier Prix, à l'unanimité, du Diplôme Supérieur de Direction d’Orchestre, de l’École Normale de Musique de Paris

2009 : tu obtiens ton diplôme d’Etudes Musicales en flûte traversière et  tu réussis le concours pour obtenir le poste de  flûtiste à l’Orchestre des Sapeurs-pompiers de Paris.

2011 : tu deviens  adjoint au chef de musique du même Orchestre d’Harmonie de la Musique des Sapeurs-Pompiers de Paris.

2015 : année où tu enchaînes  les succès :  Avec l’INSA de Lyon,  tu  remportes trois prix lors du 17e concours international de « Symphonic Band » à Ostrava (République Tchèque) en juin 2015 : meilleur chef d'orchestre, meilleur orchestre dans sa catégorie et 2e prix toutes catégories confondues.

Par ailleurs tu es  sélectionné au concours international de chef d’orchestre d’Esposende au Portugal (Atlantic Coast Orchestra)

Enfin toujours en 2015 tu es recruté en tant que directeur musical et chef d’orchestre de l’OSIUP de Jussieu, que tu diriges maintenant pour la deuxième année consécutive.

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Est-ce difficile de mener de front deux carrières aussi exigeantes, et l’une d’entre elle a-t-elle pris le dessus sur l’autre ?

MEHDI- oui, tout à fait. En réalité, j’ai abandonné ma carrière de flûtiste, et j’ai même revendu ma flûte. Je n’ai plus le temps de pratiquer régulièrement cet instrument, et d’autres projets prennent tout mon temps. J’ai encore joué l’année dernière avec l’orchestre philarmonique du Maroc, c’est vrai. Mais je viens récemment d’être nommé directeur musical de l’ensemble COBALT, ensemble de musique contemporaine, comprenant 17 musiciens, et anciennement dirigé par BOULEZ… Je remplirai cette nouvelle fonction dès octobre 2017.

 

 

HELENE- Tu vas donc maintenant te consacrer entièrement à ta carrière de chef d’orchestre. Comment t’es venue cette passion ?

MEHDI- Tout à fait par hasard. Mon grand-père m’a proposé, alors que j’avais 14 ans, de participé à un stage, et je pensais y jouer de la flûte, alors que c’était un stage pour apprendre la direction d’orchestre : j’ai détesté ! Puis, bizarrement, l’idée a fait son chemin et l’année suivante, c’est moi qui ai demandé à ma mère de m’inscrire à une formation dans ce domaine.

HELENE- Ta carrière a donc été déterminée en partie par ton entourage…

MEHDI- oui, et par le hasard de certaines rencontres précieuses. Ce même grand-père a ouvert dans mon village d’origine, Irigny, près de Lyon, une école de musique, et c’est Nicole Corti en personne, cette grande dame de la direction de chorale, qui a été embauchée comme directrice. Je l’ai eu comme professeur de 4 à 11 ans : une chance, puisqu’elle est partie juste après pour travailler à la maîtrise de Paris. Depuis un an, je profite également des conseils précieux de mon professeur Mathias Pintscher. C’est à lui que je succède à la tête de l’orchestre intercontemporain.

HELENE- As-tu une préférence marquée pour un type d’ensemble donné, orchestre symphonique ou harmonie ?

MEHDI- C’est très différent. On ne travaille pas le même répertoire. Je pense que l’harmonie est beaucoup plus difficile, et demande un investissement plus grand de la part des musiciens. Quand on joue dans le répertoire contemporain, les difficultés se situent autant dans le rythme que le phrasé, que le changement de rythme. Cela développe énormément l’oreille à cause du caractère inhabituel de ce qui est joué.

HELENE- Quelles sont les différences essentielles entre un orchestre professionnel et un orchestre d’amateurs ? quel intérêt as-tu à diriger des amateurs qui, fatalement, ont un niveau musical moins bon que les professionnels ?

MEHDI- C’est un échange de service qu’on se rend. La carrière de chef d’orchestre est très longue, et diriger un orchestre symphonique me permet de faire mes armes pour créer mes outils de travail pour le futur. Les musiciens amateurs bénéficient en échange de mon professionnalisme. Il y a donc convergence d’intérêt. J’ai toujours dirigé des orchestres amateurs. Ce qu’il faut souligner, c’est la qualité du lien qu’on peut tisser avec les musiciens, avec une plus grande sensibilité, plus d’émotion aussi, alors que bien souvent, dans les orchestre professionnels, on est plus souvent dans le jugement -quoique les choses ait beaucoup changé et qu’on soit beaucoup moins dans la confrontation qu’avant …

HELENE- Peut-on parler, avec les amateurs,  d’une relation d’amour ?

MEHDI- Oui, c’est tout à fait ça !! Et pour ce qui est de Jussieu, on a affaire en outre à un orchestre d’une très bonne qualité musicale, il ne faut pas vous sous-estimer …

HELENE- Fais-tu des concessions musicalement parlant avec les amateurs ?

MEHDI- Non, pas du tout ! je mets la barre de mes exigences aussi haut, et le travail est absolument le même qu’avec des professionnels : travail du phrasé, sens, nuances… donc, même si le résultat est moins bon, je travaille de la même façon.

HELENE- Comment peut-on faire progresser des amateurs ?

MEHDI- En leur donnant envie, en les motivant à travailler et à être présents. Il faut, pour cela, travailler le relationnel, et souder le groupe par des moments conviviaux, comme ce verre qu’on partage à la fin de chaque répétition dans un bistrot du quartier : j’invite chacun à se joindre à nous, ne serait-ce qu’un petit quart d’heure, c’est important !

HELENE- oui, et il y aussi les repas lors des dimanches mensuels de travail… As-tu de grands chefs d’orchestre comme références dans ta façon de diriger et dans l’idée que tu te fais de cette fonction ?

MEHDI- Spontanément, je vais bien sûr dire Boulez, et, moins spontanément Otto Klemperer et Celibidache, mais je préfère ne pas avoir de modèle et ne pas trop regarder les autres diriger, car il ne faut pas copier. Chacun doit diriger avec le corps qu’il a et d’une personne à l’autre une émotion ou une intention ne s’exprimera pas de la même façon ni avec le même geste. Le chef d’orchestre doit s’envisager lui-même comme un danseur, ou plutôt comme un chorégraphe. Cependant, un homme m’a beaucoup influencé dans la direction d’orchestre, c’est Philippe Gérard, mon professeur actuel, très grand pédagogue. Il nous remet en cause, et en même temps il nous donne beaucoup de cartes.

HELENE- Qu’admires-tu en Boulez ?

MEHDI- Sa capacité à se faire rencontrer les arts, à analyser une partition comme une œuvre d’art, dans sa couleur, son esthétique, sa forme, son esprit, sa matière textuelle : c’est ça l’art, la rencontre de différentes formes d’expression…

HELENE- Selon toi, qu’est-ce qu’un « bon » chef d’orchestre ?

MEHDI- Bien connaître  l’œuvre, en avoir une  interprétation. Pour ce qui est de la clarté du geste et la technique, ce n’est pas forcément ce qui compte. Avoir de l’oreille est important, mais ça se travaille sur le tas, et tout le temps. Mais le critère premier est le relationnel. Le chef d’orchestre est un manager, il dirige une équipe humaine.

HELENE- Qu’attends-tu principalement de l’orchestre ? Avoir travaillé sa partition, avoir écouté l’œuvre, être concentré  en répétition, ne pas être absent, s’adapter aux demandes du chef ?

MEHDI- Tout cela à la fois ! Ce que je veux, c’est que le musicien s’investisse, s’engage. Et je n’ai jamais demandé à un musicien qui avait un niveau médiocre de partir, car ce qui compte à mes yeux, c’est la passion, l’investissement. Avec cela, chacun progresse et c’est vraiment cela l’important.

HELENE- Etre flûtiste t’aide-t-il à comprendre les relations complexes qui unissant un chef et son orchestre ?

MEHDI- Tout à fait ! j’étais très contestataire, très critique envers les chefs d’orchestre…

HELENE- Tu a été nommé directeur musical à l’Osiup. Qu’est-ce que cela implique dans le choix des œuvres ? des salles de concert ? du recrutement ? Fais-tu valoir des choix personnels ou les décisions se prennent-elles de façon collégiale.

MEHDI- Oui, c’est collégiale, nous sommes une équipe, et je n’impose rien sans m’accorder avec les autres.

GOÛTS MUSICAUX

HELENE- Quels sont tes compositeurs préférés ? Et as-tu une période ou un pays de prédilection ?

MEHDI- J’aime Debussy, Ravel, et d’une façon générale la musique française du début du XXème siècle, plutôt que les œuvres plus sombres et lourdes de l’Allemagne romantique. J’aime également beaucoup Rachmaninov et Stravinsky.

HELENE- Musique et littérature : tu as choisi une œuvre inhabituelle, l’Ile des morts de Rachmaninov, qui a cette particularité d’être à 5 temps à la mesure pour une bonne partie de l’œuvre.

Que t’inspirent ces vers de Verlaine :

De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l'Impair

Plus vague et plus soluble dans l'air,

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

 

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l'Indécis au Précis se joint.

 

Car nous voulons la Nuance encor,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor !

 

MEHDI- C’est un texte qui traduit très bien l’ambiance de l’Ile des morts, l’imparité produit en effet cet effet de flottement. Mais nous cherchons également la « couleur ».

 

PROJETS

HELENE- Tu dirigeras début août le stage qui a lieu à Strasbourg, le programme en est-il arrêté ?

 

MEHDI- oui, Mendelson, symphonie n°3 Ecossaise, Peer Gynt,  d’Edvard Grieg, et l’ouverture de la flûte enchantée de Mozart.

 

HELENE- As-tu des projets à court ou moyen terme d’œuvres que tu aimerais diriger ?

 

MEHDI- Avec Jussieu,   La Mer , et puis aussi, en janvier 2018, nous monterons  le Stabat Mater de Poulenc (1950) avec trois chœurs déjà sélectionnés, pour un total de 150 choristes. Nous jouerons dans de grosses salles parisiennes…. En dehors de cela, je monte les Contes d’Hoffman avec l’Opéra éclaté (La compagnie Opéra Eclaté implantée au Théâtre de l’Usine à Saint Céré tourne dans toute la France les créations réalisées à Saint-Céré), en février, mars, avril 2018, à l’opéra de Perpignan et à l’opéra de Clermond-Ferrand, et août 2018 au festival de Saint Céré. Et puis, comme je l’ai dit tout à l’heure, je prends la direction de COBALT….