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Interview de Pierre-Yves, violon

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Interview de Pierre-Yves Meslin, VIOLON,  réalisée à Strasbourg le 4 août 2017 par Hélène Bouchard

  1. Itinéraire musical

HELENE- Pierre-Yves, tu es de Dijon, né en 1980, tu as toujours fait du violon ?

PIERRE-YVES- En effet, j'ai début le violon à l'âge de 6 ans je crois, influencé par mon papa qui en fait aussi, et qui avait un petit violon à me faire tester. Je suis ensuite entré au conservatoire de Dijon à l'âge de 7 ans je crois, et ce jusqu'à 19 ans (eh oui, j'ai redoublé plusieurs fois...).

HELENE- Tu as également toujours participé à de la musique d’ensemble…

PIERRE-YVES- A partir de la 5ème, j'ai commencé à jouer à l'orchestre du conservatoire de Dijon. Comme mon père était président de l'orchestre amateur de Dijon (la Société Philharmonique de Dijon), j'y jouais aussi occasionnellement. Je jouais aussi de la musique (presque) tous les dimanches à la messe, sollicité par des amis du collège qui animaient la messe avec un petit ensemble instrumental et vocal. J'ai fait une pause d'un an quand j'étais en fin de classes préparatoires, puis j'ai repris lorsque j'étais en école d'ingénieur, dans un orchestre à Toulouse (c'est là où j'ai rencontré Marie-Pierre), l'Orchestre Universitaire de Toulouse. C'est elle qui m'a embrigadé dans un autre orchestre, plus petit, l'ensemble orchestral Pierre de Fermat.

HELENE- Puis tu connais plusieurs déménagements au gré de ta carrière, mais dans chaque lieu tu trouves un ensemble à ton goût…

PIERRE-YVES-
En effet, je suis ensuite parti 2 ans aux Etats-Unis pour la fin de mes études. J'y ai amené mon violon, et ai intégré le Michigan Pops Orchestra, dans lequel j'ai joué 2 années et je me suis vraiment régalé. Je me souviens qu’un jour en plein concert, devant plusieurs centaines de personnes, un musicien a demandé sa fiancée en mariage… !  Je jouais aussi un peu de musique country avec des collègues de mon labo, pour le fun, sans faire de concert… De retour à Paris, j'ai intégré l'orchestre de Sciences Po qui répétait pas loin de chez moi, c’était un petit orchestre, de bon niveau. Puis Marie-Pierre m'a parlé de l'OSIUP, que j'ai rejoint en 2008, pour 2 ans. J'ai été absolument enchanté par le chef Javier Gonzalez Novales. Il m’a beaucoup marqué en termes de sensibilité. Il décrivait avec des images ce qu’il voulait obtenir, il mettait la musique en mots. Je buvais ses paroles. Ce n’était pas une approche académique. Humainement, c’était génial, il était doux, velouté, et sensuel dans sa façon de diriger. Mais tous les chefs sont différents et j’aime changer. Mehdi, par exemple, dirige de façon très rigoureuse, carrée et précise.

HELENE- Malheureusement pour nous, tu repars de Paris…

PIERRE-YVES- Oui, recruté à Toulouse, j'ai retrouvé l'ensemble orchestral de Fermat, où je rejoue depuis 2010. En 2012, avec des camarades de divers orchestres, j'ai rejoint un orchestre semi-professionnel en cours de construction (le principe est que l'on joue avec des musiciens professionnels de l'orchestre du Capitole). Le nom s'appelle l'Enharmonie (comme deux notes différentes qui sonnent (pratiquement) pareil - amateurs et pro). Mais presque tous les étés, depuis 2008 à Roscoff, je fais le stage d'orchestre de l'OSIUP.

HELENE- Qu’est-ce qui te plaît le plus dans la musique d’ensemble ?

PIERRE-YVES- C’est le trip…je ressens une vibration intérieure qui rejoint celle des autres… en tant que violoniste amateur, je joue peu en soliste, mais quel que soit le niveau, on arrive à obtenir mieux en jouant ensemble…c’est grisant… La musique d’ensemble fait partie de ma vie, c’est l’un de mes seuls loisirs car j’ai peu de temps libre, je travaille beaucoup. J’ai deux répétitions hebdomadaires de 2 ou 3 heures, et en termes de travail personnel, je ne travaille qu’une fois tous les quinze jours et avant les concerts. Même si j’ai atteint un palier technique que je ne pourrai peut-être dépasser qu’en reprenant des cours, j’ai progressé en musique d’orchestre, et j’ai également acquis plus d’assurance, car j’ai fait beaucoup d’orchestres, dans des lieux très différents… mais c’est vrai que cette impossibilité à reprendre des cours faute de temps provoque en moi une petite frustration…

  1. Le violon

HELENE- Pourquoi ce choix du violon ?

PIERRE-YVES- Mon père en faisait, et je suis un suiveur. Il m’a proposé un petit violon, et d’emblée, aux dires de ma mère, j’avais un son juste, et étant petit, je chantais tout seul et je dansais.

HELENE- Et tu as poursuivi ensuite de ton plein gré ?

PIERRE-YVES- oui, mais le conservatoire a toujours été pour moi un lieu de stress car les exigences y étaient fortes et on y était évalués. Les premières années, j’avais des facilités, mais après quelques temps, comme je voulais être le meilleur à l’école, mon niveau s’est dégradé en musique, et donc ça m’a démotivé… Soit je réussis, soit je me décourage.

HELENE- Quelles sont tes plus grandes difficultés au violon ?

PIERRE-YVES- J’ai beaucoup de mal à jouer seul en public, c’est le paroxysme de l’angoisse, même si je l’ai fait dans des occasions privées – l’enterrement de mes grands-parents, le mariage de proches -, et même si c’est un rêve qui m’habite. Quand j’étais petit, le pire moment de l’année c’étaient les auditions et les examens au conservatoire, avec cette impression d’être devant des gens qui vous jugent. Ceux qui percent en musique sont probablement des extravertis, ce que je ne suis pas. Depuis cette année, je suis chef d’attaque des violons à Fermat. J’assume et ça me fait plaisir mais c’est stressant, et ça entraîne une dégradation dans le jeu, avec la main qui se bloque… Je préfère épauler le chef d’attaque. Je ne me considère pas comme un artiste, je joue instinctivement, sentimentalement, pas d’un point de vue théorique, la rigueur me fait défaut. Pour moi, un artiste doit avoir une vision musicale de la partie. Quand on me le dit, ça me paraît évident, mais je ne l’ai pas de moi-même…

HELENE - D’autres difficultés ?

PIERRE-YVES - Je n’ai pas le rythme dans la peau…ma vélocité est limitée, il faudrait que je travaille plus… et puis on me dit parfois que ma tenue n’est pas très bonne, je me tiens voûté, et je bouge beaucoup en jouant.

HELENE- Quels rapports entretiens-tu avec ton instrument ?

PIERRE-YVES-Quand il a une belle sonorité, c’est le prolongement de moi. Quand c’est mauvais, je le remets dans sa boîte. Parfois je l’aime, parfois je le refuse. Dans ce cas, il devient un corps étranger qui ne fait pas partie de ma vie. Il est assez doux. Il a un son qui ne sort pas trop et qui change avec la météo.

  1. Goûts musicaux.

HELENE- Quels sont tes goûts musicaux ?

PIERRE-YVES- A 95%, c’est de la musique classique, que j’aime presque intégralement, même si mes goûts évoluent au fil du temps. J’écoute beaucoup les oeuvres pour violon, et  la musique orchestrale. Je peux écouter certains morceaux en boucle toute la nuit quand je travaille, Haendel, Pergolèse par exemple, car j’aime beaucoup le baroque. J’aime aussi la musique romantique, Mahler, Elgar, Dvorak, Beethoven beaucoup avant, moins maintenant… Richard Strauss m’emballe; Brahms, j’aime bien, et certains de ses morceaux, beaucoup. Haydn, j’en profite surtout en le jouant. Mozart, surtout l’opéra et ses concertos pour violon, mais je commence à tout aimer de lui. La musique du début XXème, j’aime mais je connais moins bien. Stravinsky, j’ai adoré le jouer, mais je ne vais pas l’écouter, alors que Prokofiev, si… J’ai joué en partie les Planètes de Holst, et j’ai adoré. Cela m’a conduit à mettre cette musique en images pour une exposition dans mon labo. Récemment,J’ai fait une heureuse découverte à l’Enharmonie, celle d’un compositeur toulousain peu connu, Aymé Kunc… Enfin, j’ai toujours eu un faible pour Offenbach et les opérettes, peut-être parce que mon arrière-grand-mère était chanteuse d’opérettes.

  1. Le stage de Strasbourg juillet 2017

HELENE- Tu es la dernière personne que j’interroge et le stage tire à sa fin. Qu’en as-tu pensé ?

PIERRE-YVES- L’orchestre bénéficie d’un renouvellement des musiciens, et d’un rajeunissement. Le niveau a progressé, et notre générale de ce matin était d’une grande qualité. On a bien travaillé, les efforts étaient bien dosés. La façon qu’a Medhi de faire beaucoup répéter, et surtout de mélanger les pupitres, est efficace.

HELENE- Qu’as-tu pensé du programme ?

PIERRE-YVES- J’avais un peu peur que le programme ne soit trop ambitieux, mais ça s’est bien passé. Heureusement, Mehdi a retiré le quatrième mouvement de Mendelssohn, même si j’aurais bien aimé le jouer. J’avais déjà joué la Symphonie Ecossaise, je la trouve très bien pour une symphonie, on ne s’ennuie pas, ça m’a emballé.   Grieg aurait mérité qu’on y passe plus de temps. Je le rejoue en septembre, donc c’est très bien, ça me sert aussi d’entraînement. Mozart, je l’avais déjà joué, on l’a bien travaillé. J’aime jouer Mozart, on le joue beaucoup à Fermat et à l’Enharmonie, car nous jouons en formation plus petite. C’était surtout très motivant de le jouer dans une église où il a lui-même donné un concert lors de son passage à Strasbourg.

HELENE- Quelles ont été tes relations avec les musiciens en-dehors des répétitions ?

PIERRE-YVES- Cette année, j’ai moins profité de Strasbourg qu’il y a deux ans, car les jeunes m’ont enrôlé dans des parties de cartes nocturnes. Il y a eu plus de liens sociaux. Je m’entends bien avec tout le monde, et je revois des gens que je connais depuis plusieurs années. J’adore écouter les ragots de l’orchestre, c’est une microsociété, et ça m’amuse… Je vais toujours à la pêche aux ragots…

HELENE- Que penses-tu du lieu ?

PIERRE-YVES- J’ai beaucoup apprécié les deux années passées à Strasbourg. C’est bien aussi de varier les lieux, on pourrait aller au centre de la France, retourner à Autun, ou aller en Allemagne chez nos amis de l’orchestre. Un centre perdu dans la campagne, ça ne me dérange pas. Je suis aussi un fan de Roscoff.

HELENE- Pourquoi faire ce stage à l’OSIUP ?

PIERRE-YVES- Pour l’ambiance de l’orchestre (à l’Enharmonie c’est parfois trop sérieux), je m’y sens bien. On rigole bien… et puis il y a la continuité, grâce à des gens comme Sylvie, Sophie, et beaucoup d’autres « anciens ». Les gens sont intelligents, et m’aident à élever mon niveau intellectuel… ;)) L’organisation est top, tu te sens en vacances, alors même que c’est studieux et sérieux pour la partie musicale. Je me sens loin de Toulouse et du boulot. Nerveusement et psychologiquement, ça me fait du bien… Et enfin, j’ai beaucoup apprécié la visite du parlement européen. Le CIARUS est un centre d’accueil agréable, on y mange bien…

 

  1. Musique et beaux-artsViolon d ingres

HELENE- Je t’ai réservé une photo de Man Ray, Le violon d’Ingres, 1924. L’expression « violon d’Ingres » veut dire passion, par référence à celle qu’éprouvait le peintre Ingres pour son instrument. Man Ray  a représenté un de ses modèles favoris, Kiki, de dos, nue, et coiffée d’un turban à l’orientale, ce qui rappelle l’une des baigneuses peintes par Ingres dans Le Bain turc. De façon amusante, Man Ray a transposé les deux f –les ouïes du violon- sur le dos du modèle, faisant de tout son corps le coffre d’un violon. Si tu avais à sexuer ton instrument, serait-il une femme ?

PIERRE-YVES- Je ne le vois pas sexué, mais s’il l’était, ce serait un homme, par référence aux grands compositeurs et aux grands violonistes auxquels je pense spontanément, qui sont malheureusement presque tous des hommes, même si mes violonistes préférées sont actuellement des femmes.

HELENE- Que peux-tu dire sur ce choix de l’artiste à faire disparaître les bras et les jambes de la femme ?

PIERRE-YVES- Un violon n’a pour moi pas de bras car ce sont les nôtres qui lui en donnent. Quand je joue mal, le violon me semble être un corps étranger, ce n’est pas naturel, mais sinon, il se transforme en organe, c’est exceptionnel, on se l’approprie comme notre propre corps par l’apprentissage. Mais plutôt qu’un bras ou qu’une main, je dirais que le violon devient un poumon, car on respire avec.

HELENE- Que dire sur le fait que les ouïes semblent être à la place des reins, en bas du dos ?

PIERRE-YVES- Quand je joue, mes reins sont actifs, le bas du dos est l’assise de mon jeu. Mais je bouge trop, penché en avant. Je travaille trop le bas du dos, mais ça me convient, j’aime vivre la musique avec tout mon corps. Debout, je suis plus coincé.

HELENE- Cette femme est nue, elle est sensuelle…

PIERRE-YVES- Je peux dire « je joue bien » quand le rapport au violon est d’ordre sensuel, il y a besoin de cette sensualité comme retour vers le musicien. Mais ce visage qu’on voit sur la photo brise la symétrie attendu dans un violon, la tête est en trop.

HELENE- « La tête est en trop », cela signifie-t-il qu’il faut jouer sans la tête, avec seulement son corps…

PIERRE-YVES- Dans un sens, non, car il faut énormément de concentration, ça demande des efforts intenses, mais d’un autre côté, mon esprit s’échappe parfois, et quand je rate quelque chose, je suis perturbé pendant pas mal de mesures par ma faute, ça me taraude et ça m’empêche de continuer à être dans la musique… à ce moment-là, il vaudrait mieux être sans tête…

HELENE- Est-ce que sa nudité pourrait signifier que la musique révèle l’âme du musicien ?

PIERRE-YVES- Oui, même si je ne me sens pas artiste, la musique me rappelle des souvenirs, et des émotions –plutôt que des sentiments-.

HELENE- Le turban donne un aspect exotique à cette femme. Penses-tu que la musique nous entraîne vers un « ailleurs » ?

PIERRE-YVES- J’ai toujours été dans la musique classique, mon monde intérieur est modelé par la musique classique, mais ça implique une transcendance, un rapport à Dieu, et la musique d’une certaine façon me conduit à Dieu. Je n’ai pas forcément envie de jouer, d’analyser ou de comprendre ce que j’aime bien écouter. Il faut garder le mystère, la magie de la musique, sans vouloir forcément en atteindre la compréhension théorique. Voilà aussi pourquoi je n’aimerais pas en faire ma profession, car je risquerais de percer ces mystères. Je peux écouter toute la nuit la même musique, juste pour le ressenti primal, ça me met dans un état second, comme le ferait une drogue.

 

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