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Interview de Sylvain, trompette

Interview de Sylvain, TROMPETTISTE, réalisée à Strasbourg le 1er août par Hélène Bouchard

 

Photo sylvain

  1. Itinéraire musical

 

HELENE- Sylvain, peux-tu nous retracer en quelques mots ton itinéraire en musique ?

SYLVAIN- J'ai commencé la musique à 5 ou 6 ans, dans l'école de musique de ma ville, Saint Jean de Braye, près d’Orléans, classique quoi ! Je suis d'une famille de mélomanes mais qui ne jouaient pas de musique hormis ma sœur, qui a été importante dans mon parcours musical : elle jouait de la flûte à un très bon niveau et m'a donné le goût de l'effort et du travail en musique. Elle l’est toujours aujourd’hui : elle est devenue ingénieur du son et me fait découvrir une grande diversité musicale, me permet d’aller à des concerts…

À l’école de musique, l'ai eu la chance d'avoir de très bons professeurs (notamment mon prof de trompette) ; ils étaient tous ou presque militaires, ce qui se retrouvait un peu dans leur manière de transmettre la musique…

HELENE- Tiens ?... Pourquoi étaient-ils tous militaires ?

SYLVAIN- Le directeur de l’école était autrefois colonel, chef d’un orchestre militaire, il a donc sollicité des anciens collègues… et à l’OSIUP, j'ai tout de suite eu l'impression de retrouver un peu la même manière de diriger avec notre chef, Mehdi, je retrouve la précision et un peu les expressions de visage de mes anciens professeurs, c’est très agréable d’être dirigé par des gens qui « respirent » la musique.

HELENE- Et pour ce qui est des ensembles dans lesquels tu as joué ?

SYLVAIN- ça a été surtout des orchestres en formation d'harmonie dès tout petit, puis à partir de 13-14 ans également une batterie fanfare de bon niveau (instruments naturels en cuivre, ce qui demande beaucoup d'écoute, mais n’a rien à voir avec l’image qu’on peut s’en faire) et un big band où on jouait du jazz, de la funk… Avant d'arriver à l'OSIUP, ça faisait 5-6 ans que je ne jouais plus que rarement, dans des bandas et fanfares (les études, c'est prenant, aussi !) ; c'est sympa, on boit des bières et on fait des carnavals, mais ça fait du bien de retrouver de la rigueur et un certain niveau d’exigence, de qualité, avec l'impression de ne plus continuer à tout perdre !

HELENE- Ainsi, l'OSIUP est le premier orchestre symphonique dans lequel tu joues ?

SYLVAIN-Oui, et c'est assez différent : on compte beaucoup les mesures, mais c'était impressionnant la première répétition de sentir la puissance et la possibilité de nuances, de couleurs que peut avoir cet orchestre. J’apprécie vraiment l’exigence d’une qualité musicale, et mine de rien, c’est gratifiant de jouer des trucs qui parlent quasi directement aux gens.

Ce que j'aime surtout dans la musique, ce sont les concerts, quand ça envoie et qu'il y a du répondant. Ça fait du bien de retrouver ce petit stress avant, ces moments de préparation où chacun se concentre en bichonnant son instrument, les regards ... Et puis, j'ai l'impression que la musique symphonique est aussi un monde un peu différent par rapport aux autres types de formations, avec un répertoire particulier, et des codes, tout un décorum qui permet d’identifier l’événement, et de pénétrer dans cet instant particulier du concert… On sent que même être bien habillés, donner un bouquet à la fin, l’accord… tout ça, ça fait partie du spectacle.

 

HELENE- Ce n’était pas pareil en harmonie ?

SYLVAIN-Le concert est un moment privilégié dans toutes les formations, mais en orchestre symphonique on est plus exposé, et puis les gens viennent vraiment pour écouter, tandis qu’en banda par exemple, les gens sont là pour faire la fête, ils ont souvent un peu bu et c’est plus facile de leur donner du plaisir : la musique passe après, elle ne fait que contribuer à l’ambiance…

HELENE- Et que penses-tu du programme des derniers concerts ?

SYLVAIN-Pour un trompettiste, c’est tout simplement le kif ! Jouer des musiques de films, ou La symphonie du Nouveau Monde, c’est franchement un gros plaisir ! Mehdi a d’abord été chef en harmonie, et on sent qu’il aime quand ça envoie, et puis le programme choisi par le CA donnait la part belle aux cuivres l’an passé… et du coup le rang du fond est nombreux.

HELENE- Et en dehors de l’aspect musical, que recherchais-tu ?

SYLVAIN- J'avais aussi envie de retrouver un orchestre sur Paris pour retrouver de chouettes moments de convivialité, et je suis bien tombé : je m'y sens bien et je me dois de remercier pour l'accueil dans l'orchestre ! L’idée de construire un truc le plus beau possible ensemble, avec les différences des uns et des autres, c’est quelque chose qui compte : J’aime, à l'OSIUP qu’on ait des profils, des âges, des envies et un « passé musical » très différent des uns et des autres, ça donne quelque chose qui est intéressant et amène un truc en plus dans les échanges. Par exemple, je connais très mal la musique classique malgré une formation musicale assez longue, et c'est une vraie joie de découvrir des morceaux grâce aux gens de l'orchestre en buvant des coups après les répétitions, ça fait partie aussi de la belle convivialité dans cet orchestre. C'est pour ça que je me suis présenté au CA, pour pouvoir apporter ma petite pierre pour la cohésion et la convivialité.

HELENE- Que peux-tu nous dire concernant tes goûts musicaux ?

SYLVAIN- J'écoute beaucoup de musique, mais des choses assez éclectiques (ce qui fait que je n'ai pas une connaissance pointue dans un genre particulier) : en ce moment, ça va d'Ibrahim Maalouf (sûrement mon artiste favori) à NTM, avec pas mal de rock dans ses différentes composantes (surtout du rock alternatif et du punk), des musiques de l'Est, des trucs bizarres aussi… Et puis bon, je commence à de plus en plus écouter de la musique classique, je rattrape mon retard ! Ça commence par les œuvres qu’on joue, pour les connaître au mieux et les jouer du mieux possible.

 

  1. La trompette

 

HELENE- Parlons de ton instrument, et, pour commencer, de la psychologie qu’on prête au trompettiste. Capable de couvrir le bruit de l’orchestre, il se prend pour la star…

SYLVAIN- Non, surtout pas en orchestre symphonique, on est plutôt là pour soutenir le travail des autres, on a rarement le thème, on a plutôt pour rôle d’apporter une couleur supplémentaire.

HELENE- Le trompettiste est vu comme un bon vivant, voire un fêtard…

SYLVAIN- C’est assez vrai, j’ai l’impression d’avoir un peu baigné depuis jeune dans l’idée que la musique, ça doit être convivial.

HELENE- Le trompettiste est bravache et dissipé, voire insolent…

SYLVAIN- Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que plus on s’éloigne du chef et plus c’est amusant : on est relégués au dernier rang, on a un peu plus de libertés ! Je me rappelle d’un son et lumière en harmonie où le saucisson et le pâté et le vin rouge circulaient parmi les cuivres, les percus et contrebasses pendant que ça jouait devant… les flûtes en harmonie, c’est un peu les premiers violons de l’orchestre…!

HELENE- On dit que malgré tout, le métier de trompettiste est une invitation permanente à l’humilité…

SYLVAIN-Peut-être bien, car en orchestre symphonique, le « pain » s’entend… c’est un peu risqué et ça fait un mix d’adrénaline et de crainte. Pour ma part, j’ai beaucoup perdu ; j’avais un jeu fluide quand j’étais adolescent. J’étais d’un naturel timide et la trompette m’a aidé à prendre de l’assurance, j’arrivais en jouant à exprimer des sentiments, sans crainte… mais j’ai perdu cela, car je suis resté 5 ans sans jouer et même maintenant, j’ai du mal à trouver du temps pour travailler personnellement et je n’ai pas du tout le temps de reprendre des cours ; je rentre à 20h30 du travail.

HELENE- et ça fait du bruit…

SYLVAIN-Ce n’est plus trop un problème car il existe maintenant des sourdines électroniques qui bloquent les sons. On peut jouer en appartement même si ce n’est pas l’idéal.

HELENE- Il y a une bonne entente au sein du pupitre apparemment ?

SYLVAIN-Oui, c’est très agréable d’aller en répétition. Dans l’orchestre, la trompette forme corps avec les trombones, les cors ne sont plus vraiment des cuivres, ils sont l’entre-deux entre les bois et les cuivres et font plus le lien dans l’orchestre. On n’a pas le même rôle qu’en orchestre d’harmonie.

HELENE- Est-ce que la trompette est un instrument difficile ?

SYLVAIN- Ça m’étonnerait qu’il y ait un instrument facile ! Physiquement, c’est dur. Quand on ne joue pas pendant un certain temps, on a franchement mal aux lèvres car toute la pression est là, surtout si on ne respecte pas la colonne d’air et qu’on compense par les lèvres. Par exemple, le pianissimo est très difficile à sortir dans les aigus. Pour jouer, le souffle doit dans l’idéal venir du ventre et pas des poumons, c’est ce qui fait la différence et produit un son profond et chaud. Ibrahim Maalouf, par exemple, on sent que son son vient de loin… En symphonique, l’autre difficulté, c’est de rester concentrer quand on compte les mesures et d’être au taquet pour jouer les deux-trois phrases quand il le faut.

HELENE- Ton instrument a beaucoup évolué, au départ c’est une trompette naturelle, où la note est obtenue par la pression des lèvres et la vitesse d’air…

SYLVAIN-Elle est toujours utilisée en batterie-fanfare, où tu ne joues que peu de notes, ça demande des jeux entre les pupitres pour que ce soit beau. C’est plus difficile que la trompette à piston. Tu es « à poil », et si tu rates, c’est vraiment laid, ça ne pardonne pas.

HELENE- Comme le cor, la trompette bénéficie de l’invention par Stölzl du piston, vers 1815 et au XIXème siècle, la trompette chromatique s’impose progressivement, d’abord avec deux, puis trois pistons. Mais cela n’a pas rendu la justesse infaillible … ?

SYLVAIN-La trompette est fausse, comme la flûte, par exemple le Do à vide est faux par rapport aux notes jouées avec les pistons (ou inversement). Il faut corriger avec les lèvres, et pour ça bien écouter : si on chante la note en soi-même, c’est plus facile. Mais pour bien le faire, il faut jouer souvent !

HELENE- Deux types de trompettes se sont imposées comme standard, la trompette en Si bémol, et la trompette en Ut. Quelle est la plus répandue dans le répertoire symphonique en France ?

SYLVAIN- Je ne sais pas pour les professionnels, mais pour nous c’est la trompette en si bémol, c’est sur cette trompette qu’on apprend. La trompette en Ut est chère et pas vraiment utile pour nous. Les nouvelles partitions sont en Si bémol. C’est vrai que de nombreuses partitions sont en Do, voire dans d’autres tonalités plus éloignées mais on transpose. C’est une habitude, mais on est moins forts à ça que les cors !

 

  1. La trompette dans les arts.

 

HELENE- La trompette est très présente dans la littérature, dans des récits de guerre, et on pense spontanément à des récits biblique comme celui qui met en scène Josué, le successeur de Moïse, qui aborde la première ville située sur la terre promise par Dieu au peuple hébreu, Jéricho. Selon ce récit, les murailles de la ville seraient tombées au seul son des trompettes. Pour le plaisir je te laisse lire les célèbres vers écrits par Victor Hugo sur les trompettes de Jéricho :

 

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.

Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,

Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,

Sonnait de la trompette autour de la cité,

Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire ;

Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :

" Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ? "

À la troisième fois l'arche allait en avant,

Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,

Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,

Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;

Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,

Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,

Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,

Et se moquaient, jetant des pierres aux Hébreux ;

À la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,

Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées

Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées ;

À la sixième fois, sur sa tour de granit

Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,

Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,

Le roi revint, riant à gorge déployée,

Et cria : " Ces Hébreux sont bons musiciens ! "

Autour du roi Joyeux riaient tous les anciens

Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.

 

À la septième fois, les murailles tombèrent.

 

Considères-tu la trompette comme un instrument de guerre, de conquête ?

SYLVAIN-La trompette est sûrement, à l’origine, un instrument guerrier et militaire, car on l’entend de loin. Aujourd’hui, la tendance s’est éloignée de ça, car les meilleurs trompettistes ont un son non pas cuivré mais au contraire très rond, très chaud et beau. C’est le cas même dans le répertoire de la batterie-fanfare, qui devient un répertoire classique, très différent de ce qu’on faisait dans les années 50.

HELENE- La trompette est très présente dans la Bible, puisqu’on la trouve également dans l’Apocalypse de saint Jean, elle est l’instrument utilisé par les anges lors du jugement dernier –elle est notamment représentée par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine-. Associes-tu la trompette à quelque chose de divin ?

SYLVAIN-Oui, ce sont des images qui me sont familières. Quand tu joues, et que tu joues vraiment bien – ça n’arrive quasiment jamais -, on peut parler d’une forme d’inspiration divine, mais je pense que c’est valable pour tous les instruments, et pas seulement pour la trompette. Par contre, avec la trompette, il peut arriver parfois qu’on soit dans des états seconds après avoir joué fort et en apnée dans l’aigu, c’est très plaisant, mais pas gage qu’on joue bien !

Triton nereide

HELENE- Je vais maintenant te proposer de t’exprimer assez librement sur une peinture d’Arnold Böcklin, Néréides et Tritons, 1873-1874. On y voit une néréide nue, étendue sur un rocher qui émerge des flots. Elle serre la tête d’un gros serpent de mer, et derrière elle un triton, qu’on ne voit que de dos, souffle dans l’embouchure d’un gros coquillage rouge qui rappelle les premières techniques de reproduction du son, et qui est donc l’ancêtre de la trompette.

SYLVAIN- De toute évidence, la femme est dans une attitude lubrique… la trompette n’est pas un instrument franchement érotique, mais on croit parfois à tort que c’est seulement un instrument qui claque. Dans mon esprit et pour réagir à cette peinture, il s’agit d’un instrument qui porte une forme de sensualité –pas autant que le cor anglais qui est pour moi le summum !-, quand on écoute Maalouf, c’est un son qui t’emmène ailleurs ! C’est un son qui semble sortir des profondeurs, qui vient de très loin, un truc proche d’une pulsion intérieure…

Cette peinture me fait penser à un truc : une fois, avec des amis, on a joué devant la mer, il y avait quelque chose d’extrêmement plaisant : la musique s’en allait au loin et en même temps on prenait l’air iodé dans la face. Parfois, en jouant ici, il y a des moments de grâce… c’est un peu ça le but de la musique, finalement, non ?

 

 

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